mardi 6 avril 2021

Chômer, holocauste, cautère, calme, caustique: le grec n'a été que le passeur de l'étymologie arabe commune de ces mots

 

Mout traistrent tuit fort nuét et male;

As herberges chascuns se chome,

Onc n'i prist uns la nuét bon some,

Ne n'i mangiérent ne n'i burent,

Ne soz bons dras la nuét ne jurent. (Le roman de Thèbes) [1]

 


On ne compte plus les jeunes qui, à l’exemple du tunisien Bouazizi, se sont immolés par le feu, un peu partout dans le monde, durant la dernière décennie. Le message que tous ces jeunes semblent nous avoir transmis par cet acte de désespoir suprême, c’est que le chômage a quelque chose d’infernal. Et par conséquent, si paradoxal que cela puisse paraître, le recours de tant de jeunes à l’auto immolation par le feu serait en quelque sorte une quête de délivrance de l’enfer.

Dans de nombreux pays anciennement colonisés par la France, les emprunts lexicaux « chômeur » et « chômage » sont d’usage assez courant. C’est le cas des pays maghrébins où ces mots français sont fréquemment employés dans l’arabe vernaculaire. Et il n’est pas rare d’entendre un Tunisien, un Algérien ou un Marocain dire: [اللي ما تكواش بنار الشوماج ما ينجمش يعرف معنى جهنم] (Quiconque ne s’est pas fait cautériser par le feu du chômage ne peut entendre le sens exact de la Géhenne. »

Fait curieux, cette connexion entre le feu et le chômage ne se borne pas ni aux exemples tragiques des actes suicidaires évoqués, ni à la rhétorique populaire des Maghrébins. Beaucoup ne le savent pas : philologiquement parlant, « cautère » et « chômage » sont nés de la même matrice étymologique. De même que nombreux autres mots latino-romans. Et ce que l'on sait encore moins, c'est que cette matrice commune se rattache à la langue arabe.   

Chômage et feu dans les médias

 

Chômer, holocauste, cautère, calme et caustique, respectivement attestés pour la première fois en français en 1150 [2], 1200 [3], fin du 13e siècle[4], 1418 [5], et 1370-1478 [6], semblent dériver tous par la voie du grec  καίω, kaíô (« brûler »). Mais, quelle que soit la voie de transfert et contrairement à l'idée communément admise, ce radical n'est pas grec. C'est tout simplement le dérivé hellénisé du verbe arabe كوى kaoua (à l'aorite يَكْوِي yekoui; déverbal كَيٌّ key, adjectif مكوي  mekoui), qui signifie à la fois brûler et cautériser [7].  

كوى kaoua se prononce en arabe comme on prononce en français caoua [ka.wa]. Outre les sens de brûler et cautériser, en arabe littéraire il peut signifier aussi, comme synonme de شوى chaoua, griller. Le Coran emploie ce mot dans un contexte associé à la Géhenne, qui, mettant en garde celles et ceux qui thésaurisent l'or et l'argent au lieu de les investir dans de bonnes actions, leur annonce que ces métaux précieux seront un jour l'instrument de leur cautérisation dans l'Enfer:

« Ô vous qui croyez ! Beaucoup de rabbins et de moines dévorent les biens des gens illégalement et [leur] obstruent le sentier d'Allah. A ceux qui thésaurisent l'or et l'argent et ne les dépensent pas dans le sentier d'Allah, annonce un châtiment douloureux, le jour où (ces trésors) seront portés à l'incandescence dans le feu de l'Enfer et qu'ils en seront cautérisés, front, flancs et dos : voici ce que vous avez thésaurisé pour vous-mêmes. Goûtez de ce que vous thésaurisiez. » (Coran, versts 34 et 35 de la Sourate at-Tawba (Le Repentir)) [8].

كوى kaoua dans le Coran [9]

La racine arabe et ses dérivés au sens de cautère, fer à cautériser ou fer à repasser, caustique, etc., sont mentionnés par la plupart des auteurs de dictionnaires bilingues, tels  que Golius [10], Freytag [11], Jean Joseph Marcel [12], Dozy [13] ou Kazirimski [14].
كوى  kaoua et dérivés dans Marcel

 
كوى kaoua et dérivés dans Dozy  

 

كوى kaoua et dérivés dans Kazirimski   

 

كوى kaoua et dérivés dans Golius

 

كوى kaoua et dérivés dans Freytag

Rappelons que le verbe chômer, tel qu'il apparaît initialement dans le Roman de Thèbes (cité en exergue), voulait dire "rester immobile". En termes plus précis, cette immobilité signifiait suspendre délibérément tout travail à cause de la chaleur. Le verbe s'est introduit en français soit à partir du latin caumare, soit à partir de l'occitan caumar, tous deux de sens identique. En 1273, chômer (ou plus précisément se chômer, car le verbe s'employait à la forme pronominale) a donné chômage [15], alors que son dérivé chômeur n'est entré en usage qu'à partir de 1876 [16].

Sans doute serait-il utile d'ajouter que "chômeur" et "chômage" s'emploient fréquemment dans l'arabe vernaculaire maghrébin. 

Holocauste est un mot-valise composé de  ὅλος, hólos (entier) et καυστός kaoustos (brûlé), du même radical hellénisé καίω, kaíô (brûler) et son étymon arabe كوى kaoua. Il convient de souligner que le premier composant de ce mot, "ὅλος, hólos" (qui a donné holisme en français) est également un dérivé arabe tiré de  كُلٌّ kol  qui signifie tout, totalité.

Cautère a été introduit en français par la voie du latin cauter. Et quoique le TLFi le rattache à la même racine, ce n'est pas au grec que le latin doit son mot, puisque celui-ci y a été attesté pour la première fois sous la plume de l'auteur ifriquien Tertullien. Le mot a donné le verbe cautériser et le substantif cautérisation, tous deux attestés pour la première fois en 1314.

Calme s'est introduit en français à partit du même mot grec καίω, kaíô (« brûler »), par la voie de l'occitan caumar ou d'une autre langue ibérique, au sens de « cessation complète de vent ». A la 2e moitié du 15e siècle, il a donné le verbe "calmer", puis "accalmie" en 1783, "calmir" en 1787, et postérieurement "encalminer" et "calmage". 

Caustique, à la fois substantif et adjectif, a donné causticité (critique mordante) en 1738 et, postérieurement, l'adverbe caustiquement. En tant que terme de physique depuis 1798, il signifie une "Courbe sur laquelle concourent les rayons successivement réfléchis ou rompus par une surface". Dans ce sens restreint, caustique a engendré 3 néologismes: catacaustique, diacaustique, péricaustique.

 

Ahmed Amri

06. 04. 2021





 

Notes:

1- Le roman de Thèbes, T. 1, Ed° Paul Constans, Paris, 1890, p. 240.

2- TLFi, étymologie de "chômer".

3- TLFi, étymologie de "holocauste".

4- TLFi, étymologie de "cautère".

5- TLFi, étymologie de "calme".

6- TLFi, étymologie de "caustique".

7- زيدان عبد الفتاح قعدان، المعجم الإسلامي. الجزء الثالث، المنهل، ص. 1925

8- Coran en français At-Tawba [Le Repentir], versets 34 et 35)

9- Coran en arabe At-Tawba [Le Repentir], versets 34 et 35)

10- Jacob Golius, Lexicon Arabico-Latinum, Ed° Leyde, 1653, p. 2083.

11- Georg Wilhelm Freytag, Lexicon Arabico-Latinum, Tome 4, Ed° Hallis Saxonum, p. 73.

12- Jean Joseph Marcel, Dictionnaire français-arabe des dialectes vulgaires d'Alger, d'Égypte, de Tunis et de Maroc, Paris, 1869, p. 118

13- Reinhart Pieter Anne Dozy, Supplément aux dictionnaires Arabes, V. 2, Leyde, 1881, p. 503.

14- Albert de Biberstein-Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, T. 2, Beyrouth, 1860, p. 946. 

15- TLFi, étymologie de "chômage".

16- TLFi, étymologie de "chômeur".

 

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vendredi 2 avril 2021

Kamal Salibi: un démystificateur de l'histoire biblique, qui a fait école (Troisième partie)

« Permettez-moi de ne pas tourner autour du pot. Je crois avoir fait une découverte remarquable, qui devrait permettre une réinterprétation radicale de la Bible hébraïque, ou ce que la plupart des gens appellent l'Ancien Testament. En toute simplicité, la Bible est venue d'Arabie occidentale et non de Palestine, comme l'ont supposé des générations de savants. […] Je reconnais bien que ma découverte doit rester théorique jusqu'à confirmation par fouille archéologique. Pourtant, à mon sens, les preuves que j'apporte sont si irrécusables que seuls les traditionalistes aveugles sont peu susceptibles de m'accorder le bénéfice du doute jusqu'à ce que le soutien d'autres sources savantes corrobore mes conclusions » Kamal Salibi [1]

pages 1, 2, 3, 4 

III- La géographie biblique sur la carte d'Asir


C'est par cet incipit qui dénote une assurance bien campée que s'ouvre « La Bible est née en Arabie », dans sa version originale, rédigée en anglais. D'entrée, Kamal Salibi annonce la couleur. S'il y a bien dans les modalités d'énoncé quelques marques de nuance tempérant l'assertivité du discours, celui-ci n'en reste pas moins placé sous le ton péremptoire dominant. Ce que l'auteur annonce est bien moins une simple théorie qu'une certitude. Les modalités discursives sont ainsi conformes à la vérité énoncée dès le titre: La Bible est née en Arabie.

Quelque huit ans avant que l'annonce de cette révélation ne puisse voir le jour dans quatre capitales européennes et une cinquième arabe [2], c'est à Beyrouth et à la faveur d'un ouvrage de toponymie saoudien que Kamal Salibi en reçoit les signes fondateurs.

En ce jour de l'année 1977, probablement resté longtemps marqué dans sa mémoire, Kamal Salibi a dû vivre une commotion intellectuelle peu commune. Il serait difficile de la décrire en détails. Mais on peut en deviner l'intensité, je crois, à la lumière de la découverte que l'homme a faite. Ce jour-là, Kamal Salibi, 48 ans, célibataire (il le restera toute sa vie), était à l'Université américaine de Beyrouth, confiné dans son bureau de chef du département d'histoire et d'archéologie. Il avait oublié ses congénères, et s'était oublié lui-même en tant qu'individu. Probablement, il avait oublié jusque l'instinct de survie, la guerre civile faisant alors rage, la peur prenant dans son étau la ville de Beyrouth, les affres d'insécurité ressenties par tout Libanais, et même les menaces sérieuses pesant sur sa propre personne [3] et n'épargnant aucun du personnel de l'Université où il travaillait. Il avait oublié qu'à peine quelques mois plus tôt, deux de ses collègues avaient été assassinés dans une faculté du même établissement [4]. En plein jour. Tandis que lui, à une heure tardive de la nuit, il ne songeait pas que le moment était venu de rentrer à la maison. Sinon d'éteindre la lumière et fermer les yeux, pour tenter de dormir sur place, là où il s'était cloîtré depuis le matin. Car il serait incontestablement mille fois plus sage de s'assurer de cette prudence, plutôt que de sortir à telle heure pour rentrer chez lui.

Aux origines de cet état d'âme exceptionnel, la révélation inouïe d'un ouvrage qui l'avait absorbé depuis le matin. Le bibliothécaire de son département lui avait confié un dictionnaire de toponymie arabe en trois volumes, fait par un Saoudien et s'intitulant "Le dictionnaire géographique du Royaume d'Arabie saoudite" [en arabe المعجم الجغرافي للملكة العربية السعودية] [5]. L'article "عسير Asir", consacré à une province yéménite annexée par les Saoudiens aux années 1930, et les pages liées à cet article, ont fourni à Salibi une foule de noms de lieux en tout identiques aux toponymes des récits bibliques. Au début, réaction normale, l'académicien fut tenté de croire qu'il ne s'agirait peut-être que de pures coïncidences. Mais les indices ne cessaient de s'accumuler, criants sous ses yeux. Et le moindre toponyme biblique qui se présentait à son esprit, il en retrouvait aussitôt la réplique dans le dictionnaire. "Toutes les coordonnées des lieux concernés, telles que décrites dans la Bible hébraïque", écrit-il [6], s'avéraient "traçables" sur la carte d'Asir. Cette zone d'environ 600 km au sud ouest de l'Arabie saoudite, à accumuler autant de toponymes correspondant à la géographie de l'Ancien Testament, devenait pour celui qui en explorait inlassablement la toponymie, la source d'une effervescence, autant intellectuelle qu'émotionnelle, ne cessant d'aller montant. 

Cet effet est aisément compréhensible quand on sait toutes les attaches ontologiques liant l'académicien à la matière : chrétien, arabe, historien, tout ce qui est susceptible d'éclairer nombre de mystères dans les récits bibliques ne saurait le laisser indifférent. Or, ce jour-là, même s'il était encore trop tôt pour crier "Eurêka !", cet universitaire libanais était convaincu d'avoir trouvé la piste conduisant aux clés de ces mystères. Si les recherches archéologiques entreprises depuis plus d'un siècle pour retrouver des preuves attestant de la véracité des récits bibliques s'étaient jusque-là soldées par l'échec, et si une belle part de l'humanité, toutes croyances confondues, en était venue à ne voir dans ces récits que des mythes [7], c'était probablement parce que les prémisses des recherches archéologiques étaient fausses. La Bible ne serait pas née en Palestine, comme le veut l'histoire universellement reconnue, mais en Arabie. Et pour retrouver les traces des Juifs depuis leurs origines jusqu'à leur libération de la Captivité de Babylone, il faudrait non suivre les chemins rebattus qui n'avaient jusque-là rien donné, mais explorer la piste nouvelle dont le tracé apparaît en filigrane dans la toponymie d'Arabie.

En suivant méthodiquement, tout au long d'une recherche minutieuse et ardue, cette piste, Kamal Salibi est parvenu à la conviction que le berceau de la Bible hébraïque [8] est le pays d'Asir. Mais la conviction personnelle, c'est une chose. Sa conversion en évidence pour tout le monde, c'en est une autre. Et Kamal Salibi savait d'avance cela. Il savait que sa découverte n'aurait droit à l'évidence qu'étayée par des preuves archéologiques tirées du sol d'Asir. Mais il savait aussi et surtout que, compte tenu de ses implications idéologiques et politiques, cette évidence qu'il appelait de tous ses vœux, ne verrait pas le jour à court ni à moyen terme. On ferait tout pour la garder sous une chape qui résisterait aux pioches de l'archéologie. On ferait tout pour préserver le socle soutenant d'une part la mythologie sioniste, et d'autre part la doxa judéo-chrétienne. Et qui sait, compte tenu de ces enjeux, si l'on n'irait pas plus loin ?
 
Cependant, ce n'étaient pas de telles appréhensions qui pouvaient détourner de son but Kamal Salibi. En 1982, quand l'armée israélienne avait envahi le Liban, qu'une partie de Beyrouth était sous son siège, l'auteur, qui venait à peine de terminer son livre, ne songeait à s'entourer d'aucune prudence pour le soumettre à l'examen de ses amis et en débattre où il pût le faire. Et en dépit de tous les périls, c'était précisément à ce moment critique aussi, comme une sorte de défi à l'envahisseur, qu'il commença d'envoyer les copies de son manuscrit aux éditeurs occidentaux.

Plus tard, dans un livre écrit en complément à cette même investigation, il dira à ceux qui ne purent qu'user et abuser de la rhétorique pour tenter de le dénigrer et dénier toute valeur scientifique à son œuvre: « Jusqu'à ce que des preuves suffisantes soient apportées pour prouver hors de tout doute que l'histoire biblique a suivi son cours en Palestine, je continuerai à la rechercher en Arabie, non pas parce que je veux qu'elle soit là, mais parce que je reste pleinement convaincu par la raison et la preuve que ses drames ont été joués là-bas.  » [9].

Voilà 36 ans que Kamal Salibi, armé d'un courage exceptionnel, a jeté la balle dans le camp des archéologues. Et à ce jour, parce que le monde de ces archéologues n'a pas son courage, personne n'a pu relever le défi.

La bible est née en Arabie : notions de linguistique

En guise d'entrée à sa théorie, Salibi rappelle que l'hébreu est une langue qui s'était évanouie dès le 5e ou 6e siècle. D'où la forte probabilité que des altérations aient affecté en maintes endroits les textes bibliques. Ceux-ci, reconstruits probablement vers le 6e siècle, sont fondés sur la traduction de textes égyptiens, faits par des auteurs qui ne maîtrisaient plus l'hébreu originel. Il convient de remarquer ici que divers versets du Coran, texte datant du 7e siècle, font état de ces altérations qui auraient affecté à la fois les textes de l'Ancien et du Nouveau Testaments. Je conviens, certes, que citer le Coran à ce sujet n'est pas un argument opérant. Mais je n'aurais pas mentionné cette source si Salibi ne l'avait pas fait, et en divers endroits [10], avant moi. Et d'une. Et de deux: si je n'avais pas lu Bart D. Ehrman et son Méchant Jésus (Misquoting Jesus). Ce spécialiste américain du Nouveau Testament et professeur d’histoire des religions aux États-Unis, parlant du mythe des "manuscrits originaux" du Nouveau Testament, affirme que ces manuscrits n'existent pas : " Non seulement nous n'avons pas les originaux, dit-il, mais nous n'avons pas les premières copies des originaux, nous n'avons même pas les copies des copies des originaux , ni même les copies des copies des copies des originaux. Ce que nous avons sont des copies faites plus tard - beaucoup plus tard; dans la plupart des cas, ce sont des copies rédigées nombreux siècles plus tard, et toutes ces copies sont différentes chacune de l'autre, dans de milliers d'endroits. [...] Ces copies différent les unes des autres en tant d'endroits que nous ne savons même pas combien il existe de différences. Il est peut être plus facile de dire : il existe plus de différences entre nos manuscrits qu'il y en a de mots dans le nouveau testament" [11].  

Si un tel constat vaut pour des textes datant de 10 à 15 siècles seulement, que dire alors pour l'Ancien Testament vieux d'au moins 26 siècles, et dont la source est une traduction  de traduction en ancien égyptien ?

Salibi rappelle également quelques principes de diachronie et de synchronie, relatifs à
La Bible est née en Arabie
l'hébreu et aux autres langues sémitiques, essentiels à l'intelligence de sa thèse, tout en remettant en cause le principe classant ces langues en langues du nord et langues du sud, arabiques. Les spécialistes rattachent le cananéen (auquel s'affilient l'hébreu, l'ougaritique et le phénicien) ainsi que l'araméen (auquel s'affilie le syriaque) comme langues sémitiques du Nord, et l'arabe comme langue sémitique du sud. Or, souligne-t-il, "il apparait de l'existence de toponymes cananéens et araméens dans la péninsule arabique que cette classification géographique des trois langues sémitiques n'est pas juste. Et il y a dans la Torah elle-même des toponymes dont les savants reconnaissent la formulation arabe, décelable jusque dans l'article défini al, comme "Almoudad" (en hébreu Almouded) cité dans la Genèse (10 - 26) et le Premier Livre des Chroniques (1- 20)"[12]. Salibi souligne ce fait, attesté par l'archéologie, que les trois langues congénères (arabe, cananéen et araméen) ont coexisté à travers la vieille histoire, aussi bien au nord qu'au sud de la péninsule arabique. Et l'auteur rappelle aussi que "l'arabe, compte tenu de sa phonologie et sa morphologie, est considéré par les spécialistes comme la plus ancienne des trois langues congénères" [13].
 
L'auteur rappelle également quelques caractéristiques communes à toutes les langues sémitiques, en citant en particulier l'hébreu et l'arabe. Parmi ces caractéristiques, une grande partie de leurs lexiques dérive de racines trilitères communes. Parfois, une même racine partagée par deux langues sémitiques ou plus est difficile à reconnaître par un locuteur étranger aux langues sémitiques. Tel est l'exemple de l'hébreu "hsr" (habiter, s'installer) et l'arabe "hdr" [14]. Il est fréquent que des phonèmes donnés changent de prononciation d'une langue à l'autre. Le "g" comparable à l'initiale de l'anglais "god" peut se prononcer selon la langue sémitique soit comme dans le mot anglais, soit "q" (arrêt uvulaire sans voix), soit encore "g'" (fricative uvulaire voisée). Ce qui fait qu'un mot comme le Negeb hébreu (toponyme) devient en arabe Naqab ou Nagab [15].
 
A ces variations de type phonologique s'ajoutent encore, assez fréquemment, soit entre les langues soit entre les parlers d'une seule langue, les variations déplaçant, ajoutant ou supprimant des phonèmes d'un cognat l'autre, comme la métathèse. Un mot sur le modèle "acb" dans une langue donnée devient ailleurs "abc", "bca", "cba"... Ainsi "zwg", variante "zwj" (couple, paire) peut devenir "gwz" ou "jwz" [16].
 
Un autre élément, et non des moindre, peut influer considérablement l'intelligence des textes anciens, quand on sait que les langues sémitiques sont écrites avec des consonnes sans voyelles. Celles-ci, pour l'arabe par exemple, sont indiquées parfois par des signes diacritiques, notamment dans le texte du Coran, les manuels d'alphabétisation élémentaires, ou pour distinguer un homographe d'un autre. Ainsi, pour voyelliser un "ب b", par exemple, on l'écrira: "بَ ba",   "بُ bou",  "بِ bi"); si on supprime les signes diacritiques, nous n'aurons plus qu'un "ب" dévoyellisé qui se prononce comme une lettre d'alphabet (bà). Si l'on propose à un Arabe de lire un mot comme "قلب", correspondant à la racine consonantique "qlb", cette orthographe sans signes diacritiques peut se lire de 6 manières différentes. C'est soit "قَلْب qalb" (cœur, ou renversement), soit "قَلَبَ qalaba" (renverser), soit "قُلِبَ qouliba" (a été renversé), soit "قَلَّبَ qallaba" (examiner attentivement, remuer), soit "قُلَّبٌ qoulleb" (inconstant), soit enfin "قُلْبٌ qoulb" (adjectif qui désigne quelque chose de renversé, à l'envers). Mais il n'y a pas que le sens du mot qui soit ici tributaire de ces signes diacritiques; l'intelligence de sa fonction grammaticale en dépend aussi, les langues sémitiques étant langues à flexion, et selon le signe qui le voyellise, un mot qui se termine par "بَ ba",   "بُ bou",  ou "بِ bi" n'a pas la même fonction syntaxique.
 
En prenant en considération tous ces éléments, les nuances de vocalisation, les métathèses et métaplasmes intervenant à chaque passage d'une langue sémitique à une autre, l'absence de voyelles à l'écrit, on peut imaginer en quoi cela est susceptible de modifier tantôt l'orthographe d'un mot, tantôt son sens, tantôt sa fonction grammaticale à l’intérieur d'une phrase, sous la plume des massorètes qui avaient reconstruit, alors qu'ils n'étaient ni paléographes ni philologues, la Bible à un moment où l'hébreu était langue morte. Les noms de lieux bibliques - dérivés d'anciens registres égyptiens [17], ont dû être affectés par ces lois linguistiques, comme l'ont été probablement aussi des fragments de récits de l'ancienne histoire des Israélites, ou Béni Israël (enfants d'Israël, c'est-à-dire de Jacob). 
 
En résumé, Kamal Salibi nous dit : « Tout véritable apprentissage implique une mesure de désapprentissage ; dans le domaine des études bibliques, cela est essentiel. Parce que la langue de la Bible hébraïque est tombée en désuétude quelque temps après le sixième ou le cinquième siècle avant J.C., il est impossible de savoir comment elle a été prononcée et vocalisée à l'origine par les anciens peuples ou peuples qui la parlaient. Nous ne savons rien de son orthographe, de sa grammaire, de sa syntaxe ou de son idiome. Le vocabulaire de la Bible hébraïque, dans la mesure où il est connu, est limité aux mots qui apparaissent dans les textes bibliques. Certes, l'érudition rabbinique nous a fourni un vocabulaire extrabiblique, basé en partie sur le vocabulaire biblique existant et en partie sur des emprunts à l'araméen et à d'autres langues. Nous devons cependant nous rappeler que l'hébreu rabbinique n'a jamais été réellement parlé ; c'était, tout simplement, une langue d'apprentissage. De plus, bon nombre des mots qui apparaissent dans la Bible hébraïque apparaissent si rarement que leur signification fait l'objet d'un débat. Par conséquent, pour lire et comprendre la Bible hébraïque, il faut soit suivre la tradition rabbinique, soit se référer à d'autres langues sémitiques apparentées qui sont vivantes aujourd’hui. » [18]


pages 1, 2, 3, 4 
 
 
Ahmed Amri
02. 04. 2021
 
 

1- Kamal Salibi, The Bible Came from Arabia, Pan Books Ltd, 1987, p. 1.

2- Le nombre total des langues dans lesquels le livre a été édité, d'après le chiffre donné par l'auteur en personne en août 2010, est neuf langues. [Source]


3- En août 2010, interrogé par le journaliste libanais Hachem Qassem s'il avait eu à craindre pour sa vie en raison de ses écrits, Kamal Salibi a répondu qu'il n'avait peur de personne, mais au cours de la guerre civile, en tant que professeur d'histoire chargé d'enseigner l'histoire des Ottomans, il avait reçu des menaces de mort de la part d'organisations arméniennes. [Source]

4- Raymond Ghosn et Robert Njeimi, respectivement doyen de la faculté de technologie et d'architecture, et doyen des étudiants, ont été assassinés le 17 février 1976. 

5- حمد الجاسر، المعجم الجغرافي للبلاد العربية السعودية (5 أجزاء)، دار اليمامة للطباعة والنشر،1977

6- The Bible Came from Arabia, Londres, 1985, p. 7.

7- Voici ce qu'on peut lire à ce sujet sur une page de l'UCG (Eglise de Dieu Unie): "Plusieurs sondages indiquent que la croyance en la Bible diminue à un rythme effarant. En 1991, un sondage a révélé que 25% seulement des Irlandais, 20% des Italiens, 13% des Anglais, des Norvégiens et des Hollandais, et 10% des anciens Allemands de l’Ouest croyaient que la Bible est véridique et doit être prise à la lettre." [Source: Scott Ashley, La Bible: mythe ou histoire ?, francais.ucg.org, 31.03.2004]


8- La Bible hébraïque, ou ce qu'on appelle Ancien Testament, est composée dans sa version canonique de 39 livres: 5 sont réunis dans le Pentateuque (en hébreu, תּוֹרָה la Torah qui signifie ", « instruction », mot probablement apparenté à l'arabe ترئية tarîa (enseignement) ou ‘Instruction): Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome. 21 sont rattachés aux prophètes, et 13 livres de poésie religieuse. L'ensemble de ces textes aurait été écrit au 6e s. av. J. C. par les massorètes, c'est-à-dire à une époque où l'hébreu était langue morte depuis près d'un siècle, supplanté par l’araméen.      

9- Secrets of the Bible People, Interlink Books, 1988, p. 10.

10- Kamal Salibi, opt. cit. pp. 35, 36, 62, 111, 161, 178, 197, 209, 210.

11- Bart D. Ehrman, Misquoting Jesus,HarperCollins, 2005, pp. 10-11.


12-كمال الصليبي، التوراة جاءت من جزيرة العرب، ترجمة عفيف الرزاز، مؤسسة الأبحاث العربية،1977، ص. 17

13-  كمال الصليبي، نفس المصدر، ص. 17

14- Kamal Salibi, opt. cit. p. 4.

15- Kamal Salibi, opt. cit. p. 4.

16- Kamal Salibi, opt. cit. p. 5

17- Il est communément admis qu'il y a deux sources massorétiques: la première est la septante, traduction de la Bible hébraïque en koinè grecque  (sorte de sabir comparable à la lingua franca qui était en usage entre les commerçants d'Orient et d'Occident, dans les villes portuaires de la Méditerranée, au Moyen âge), faite vers 270 av. J.-C, à partir de textes égyptiens. La seconde, datant de la fin du Ier siècle av. J.-C, est dite « proto-massorétique ». Elle a été établie à partir d'un texte grec trouvé dans l’une des grottes de Nahal Hever, daté du tournant de l'ère, auquel s'étaient ajoutés des textes reconstruits par des massorètes juifs du moyen âge.

18- Kamal Salibi, opt. cit. p.  27.  




Quand les médias crachent sur Aaron Bushnell (Par Olivier Mukuna)

Visant à médiatiser son refus d'être « complice d'un génocide » et son soutien à une « Palestine libre », l'immolation d'Aar...