samedi 18 mai 2013

« Dieu quel fracas que fait un Camarade qu’on abat » Par Tounès Thabet

                                         « Un homme est mort qui n’avait pour défense
                                         Que ses bras ouverts à la vie
                                         Un homme est mort qui n’avait d’autre route
                                         Que celle où l’on hait les fusils
                                         Un homme est mort qui continue la lutte
                                         Contre la mort contre l’oubli »
                                                                              Paul Eluard


Quand, sous les balles perfides, tu chancelas, notre cri d’orphelins déchira la cité, ébranla le monde. L’horreur de l’exécution nous jeta dans les rues. Quand les vautours ont volé ce chant d’amour de Nadhem Ghazali, devenu sur tes lèvres, hymne de résistance, un volcan est né qui emportera leurs hurlements hideux. À l’heure de l’adieu, s’envolèrent, vers toi, nos cœurs et nos chants. Nous te suivîmes dans cette ascension vers le mont des glorieux avec des slogans revendicateurs,  les mots d’amour tressés en gerbe pour orner ta demeure et les youyous, longue complainte, explosion de joie pour célébrer tes noces avec l’Histoire.
Il n’y a aucun doute, c’est bien un meurtre, un crime organisé, prémédité et commandité par les « forces des ténèbres », les loups lâchés dans nos contrées, s’attaquant aux voix libres engagées dans ce combat vital contre l’intolérance, la violence et la barbarie. Il s’agit d’une exécution à froid pour terroriser, faire peur, faire taire toute voix discordante et celle du « stentor » Chokri Belaïd, celui qui savait, si bien ciseler les mots percutants, les mots de feu pour dénoncer le projet immonde de museler les libertés fondamentales : « C’est une longue lutte historique qui continue entre, d’une part, une force rétrograde, passéiste, armée de sa culture de la mort, avec sa violence, sa négation de l’autre, sa lecture unique du texte sacré et, d’autre part, la pensée libre… » 
L’ingérence forcée du religieux dans le politique gangrène le pays, le divise et écartèle les frères devenus ennemis.
La chasse aux sorcières est lancée conte politiques, journalistes, artistes, intellectuels depuis plus d’un an, face à l’indifférence d’un gouvernement qui semble tolérer l’intolérable. Seule la société civile se démène, s’indigne, condamne. Les partis politiques progressistes ont beau protester contre ce fléau qui mine les fondements mêmes de la société, mais leur voix semble inaudible. Dialogue de sourds avec « les hommes de l’ombre » qui avancent brandissant sabres, discours incendiaires et mots infâmes : «  De tout temps, les lâches sortent la hache quand, à cours d’argument, ils sont réduits au silence. » (Ahmed Amri)
Notre Camarade Martyr disait ses colères, sa révolte et sa contestation contre l’inertie d’une classe politique, davantage préoccupée par ses privilèges que par le sort d’un pays qui se démantèle. Il assénait ses mots de braise avec force et conviction et faisait trembler leur édifice chancelant. Les félons ont dégainé leurs armes et leur traîtrise pour s’attaquer à la citadelle de « la pensée qui plaide en faveur de l’humain, qui évolue, qui autorise la divergence dans la diversité, mais qui est régie par les vertus civiques, pacifiques, démocratiques. » ( Chokri Belaïd )
Leur projet était de terrifier afin de provoquer repli et désintérêt pour le fait politique, mais une vague de protestations et une houle de colère ont envahi villes et villages. Un élan de solidarité a balayé leurs certitudes butées. « Ils étaient mille et cent, ils étaient des milliers » à défier fumée âcre et brûlante des tirs de lacrymogène, froid et pluie à l’heure de l’adieu, à défiler, à crier colère, indignation et révolte : 

« Car tout ce qu’il voulait
Nous le voulions aussi/
Nous le voulons aujourd’hui
         Que le bonheur soit la lumière
Et la justice sur la terre » (Éluard )   

Cette lutte acharnée, incessante pour les valeurs humaines nobles et universelles, la liberté de s’exprimer, de penser, de créer, le rêve commun d’enfanter un pays démocratique est l’offrande ultime du Martyr.

«  Il  est mort pour ce qui nous fait vivre
 Grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-le son espoir est vivant »  (Éluard)

Et même si « le retour des assassins », tragiquement annoncé par Aymen Hacen, semble se profiler, tout notre être se soulève pour éviter le déluge et faire barrage à la horde des loups.
Martyr, ton sang ne sèchera pas en entrant dans l’histoire, il nous rappellera, toujours, la foi inébranlable d’un indigné contre toutes les formes de l’injustice et de l’inégalité, cette lutte harassante pour la liberté : « Ce qu’ils visaient, à travers ta personne et ta stature, c’est le soleil qui incommode les yeux. » ( Ahmed Amri) 
Mais il n’y aura ni peur, ni abandon, ni capitulation, car à l’heure de l’adieu, d’autres camarades, d’autres amis sont sortis de l’ombre à ta place pour sceller ce pacte sacré de continuer le chemin torturé du combat. 


                                                                                                         Tounès Thabet                                                                                                          18.05.2013   



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