samedi 9 mars 2013

Quand les cheïkhs prédicateurs appellent à l'asservissement des femmes - Par Tounès Thabet


Tounès Thabet, déjà publiée sur ce blog(1), est une plume de combat et d'amour dont les boulets comme l'archer font toujours mouche. Parce que visant juste, et avec panache, les questions qui hantent le Tunisien, et pas que le Tunisien en vérité, en rapport avec ce Printemps arabe aux fleurs et primeurs viciés par les pirates de la révolution. Si l'ampleur de cette infection virale est à juste titre  bien plus qu'alarmante, et le monde entier a pu s'en rendre compte, et bien avant les assassinats politiques de Lotfi Nagdh puis Chokri Bellaïd, à travers mille et une atteintes aux droits et libertés -lesquelles, quand elles n'impliquent pas directement des ministres et des leaders nahdhaouis jouissent constamment de la complaisance des islamistes au pouvoir, si les témoignages qui se compilent jour après jour, dont l'écrit ci-dessous, renforcent davantage cette impression qui n'a rien de rassurant pour l'avenir du pays,  il ne faudra pas pour autant sous-estimer la résistance citoyenne, les luttes au quotidien d'un peuple décidé à reprendre en main sa révolution confisquée. C'est dans un tel combat où, malgré les justes hantises qu'il ne faut pas taire, l'état d'alerte qui ne doit pas baisser d'un cran, il nous faudra dire aussi, à nous comme au monde extérieur, que les Tunisiens ne se contentent pas d'encaisser. D'ailleurs, et le peuple le dit partout et haut, et les funérailles de Chokri Belaïd retentissent encore de cette vérité éclatante: l’islamisme est en train de se faire laminer jour après jour non seulement par son propre zèle, mais aussi et surtout à la faveur de cette résistance qui ne se relâche pas.
D'où l'intérêt des boulets et de l'archer des résistants tunisiens, dont Tounès Thabet entre autres bien nombreux, et qui acquièrent leur sens exact ici. Car tant qu'il restera des femmes et des hommes debout dans ce pays, tant que la démocratie, la justice, la liberté, le progrès auront leur bastion imprenable et leurs
irréductibles défenseurs, quelle que soit la rançon qu'il nous faudra payer dans ces moments difficiles, nous dirons toujours: force est pour le destin de répondre!(2) Chaque révolutionnaire tunisien digne de ce nom devra le dire, le répéter, y croire, faire sien ce que Samih Al-Qassim dit: "le désespoir est un luxe dont je ne peux pas payer la facture."(3)
Merci Tounès de nous avoir autorisé à rafler avec ta complicité (pour l'acte de résistance et d'amour qui nous attache à notre peuple) ce texte à Dar Assabah et son journal Le Temps! (A. Amri -9 mars 2013)



«Seul, l’esprit de lutte est immortel»
«Femmes, c’est vous qui tenez, entre vos mains, l’avenir du monde»
                                                                                                    Léon Tolstoï
La Journée de la Femme, célébrée mondialement le 8 Mai, nous rappelle l’évènement fondateur bien tragique : une grève féminine réprimée par la violence, devenue symbole de résistance et de lutte pour les droits et les libertés. En Tunisie, jusque là, ce fut fête fade et cérémonies fastidieuses, sans âme, avec discours pompeux, mots ronflants et creux.
Journée mondiale de la femme
Quand les cheïkhs prédicateurs appellent à l'asservissement des femmes
«Seul, l’esprit de lutte est immortel»
«Femmes, c’est vous qui tenez, entre vos mains, l’avenir du monde»
Léon Tolstoï
La Journée de la Femme, célébrée mondialement le 8 Mai, nous rappelle l’évènement fondateur bien tragique : une grève féminine réprimée par la violence, devenue symbole de résistance et de lutte pour les droits et les libertés. En Tunisie, jusque là, ce fut fête fade et cérémonies fastidieuses, sans âme, avec discours pompeux, mots ronflants et creux. Mais, depuis deux ans, les femmes sont la cible d’attaques véhémentes : intellectuelles, responsables politiques, journalistes, artistes, militantes voient leurs libertés remises en causes et nous constatons, tous, une régression grave de la situation féminine. Les acquis sont menacés, alors qu’on voulait que le Code du Statut Personnel réalise de réelles avancées. Le discours sexiste et discriminatoire se fait entendre, des prêcheurs ignares sont invités pour tenir des propos ignobles sur l’excision, la polygamie, l’éducation des petites-filles soumises et esclaves d’idéologie de la honte. Certains pseudo cheikhs font le tour des maternelles pour conditionner des esprits juvéniles et exhibent leurs sourires béats en tenant dans les bras des poupées grimées en « bonnes musulmanes », touchées par la « baraka » de prédicateurs inondées d’argent sale, en mal d’ouailles adoratrices.
Nous ne comptons plus les nombreux cas de femmes violentées par certains qui défendent les causes perdues : atteintes à l’intégrité physique, insultes, injures... L’intimidation est devenue l’arme des fossoyeurs des libertés. L’école est le lieu de l’embrigadement idéologique : apprentissage de la soumission en tuant tout esprit critique et fanatisation des jeunes victimes, enrôlement des futurs djihadistes qui prennent la route hasardeuse du combat, persuadés de libérer des pays qui ne sont point les leurs, convaincus de mourir en héros, alors qu’ils sont destinés à périr, abandonnés, inconnus, sur les champs de batailles fratricides, ignorant qu’ils ne sont que de la chair à canons au service d’intérêts politico-stratégiques des grands de ce monde et de leurs acolytes. Les femmes ne sont pas épargnées, victimes de fatwas pernicieuses, elles sont destinées à assouvir les pulsions sexuelles des combattants d’un islam dévoyé. Les familles et surtout les mères des martyrs vivent l’enfer, lacérées par la disparition d’enfants sacrifiés pour satisfaire la voracité des assoiffés d’argent et de pouvoir.
Nos intellectuelles sont sous le collimateur d’une censure implacable, surveillées, épiées. Leurs réflexions, leurs déclarations, leurs critiques font l’objet d’indignation, d’attaques virulentes de la part de nos gouvernants qui ne tolèrent aucune remise en question. La justice est, sans cesse, sollicitée pour faire taire ces voix discordantes. Nos représentantes à Varsovie, à Stockholm, à Athènes, à Helsinki ont été révoquées abusivement pour des raisons fallacieuses. Les militantes sont inquiétées et poursuivies.
Le malaise grandit, surtout chez ces femmes rurales, si nombreuses, le cœur battant de la Tunisie, qui ont trimé, leur vie durant, main d’œuvre exploitée, soumises chez elles, dans les champs, dans les usines, dans les ateliers. Levées aux aurores, les dernières couchées, parcourant des kilomètres à pied, qu’il vente, qu’il pleuve ou neige, elles sont bien mal loties. Leurs maigres revenus offerts aux maris, souvent chômeurs, nourrissent une famille nombreuse, elles rêvent de sauver les enfants de la précarité et du dur labeur, sacrifient leur jeunesse et leur santé pour scolariser les petits. Quand arrive le jour des résultats du bac, les youyous fusent à la gloire du lauréat qu’on fête comme il se doit. La réussite est suprême récompense pour les jours d’épuisement et de privation. Mais, la joie va faner, car un nouveau combat commence : accompagner l’élu dans ses études supérieures avec des privations encore plus douloureuses. Le bout du tunnel semble proche, quand le diplôme arrive, enfin. Mais, elles déchantent, tellement les lendemains des fêtes sont amers : le chômage fait irruption dans ce qui devait être la délivrance. Les mères courage, épuisées et déçues, doivent se battre, encore et toujours. Elles reprennent leur fardeau pour assouvir les besoins du chômeur, désormais, bien exigeant car réclamant plus d’argent pour cigarettes et autres besoins. Les dépenses sont énormes, surtout quand le groupement du développement agricole n’assure plus l’eau et le transport, quand elles doivent se débrouiller pour survivre.
Misère et rancœur, la vie de ces femmes se réduit à cela. Elles deviennent victimes faciles des opportunistes de tout bord qui les séduisent avec des aides, même dérisoires, les attirent entre les griffes des prédicateurs et les prédateurs. Leurs filles sont mariées bien tôt pour les sauver de la pauvreté, mais, elles se retrouvent piégées par des maris et non des compagnons et le chemin de croix reprend avec son lot de divorces et de séparations, d’enfants déchirés et de douleurs.
Une double fracture d’injustice sociale : la pauvreté vécue comme malédiction. La marginalisation économique et sociale crée une faille, un fossé qui ne cesse de s’aggraver, entrainant des milliers de victimes dans sa chute. Un sentiment de ressentiment à l’égard d’un système qui a montré son échec et ses limites et a précipité la société dans la misère et, bientôt, le chaos. Seules et abandonnées, ces femmes luttent, pourtant, avec la force des pourvoyeuses de vie, s’agrippent à la fatalité, à l’espoir pour continuer ce chemin torturé qui est le leur. Certaines nous étonnent par leur prise de conscience des enjeux et de l’avenir. Les défis affirment leur volonté de lutte et cimentent leur solidarité. Elles retrouvent, chaque matin, le désir de recommencer. Longtemps, elles ont été rejetées par certaines mentalités rétrogrades les considérant comme inférieures. Ce sentiment tend à disparaître car on se rend compte qu’elles partagent ce rêve commun pour une Tunisie, réconciliée avec elle-même, menant ce combat recommencé pour la justice et la liberté car, de lui seul, jaillit ce que communément, nous appelons la vie. Cette lutte est âpre, pénible et incessante et comme l’a écrit Sénèque : « … On s’aguerrit dans l’épreuve, on résiste à n’importe quels maux et si l’on trébuche, on lutte à genoux. »
                     Tounès THABET
                

Vendredi 08 mars 2013, aux publications du quotidien:
     

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1- Pour la même auteure sur ce blog:

- Ami, si tu tombes...
-Fatah Thabet in memoriam
2- Hémistiche d'un vers de l'hymne national tunisien que nous devons en partie à Aboulkacem Echebbi.
3- Samih Al-Qassim, poète palestinien.