jeudi 24 mars 2016

Mythémologie: hanche et racines arabes à la pelle - 1



" L'art étymologique est celui de débrouiller ce qui déguise les mots, de les dépouiller de ce qui, pour ainsi dire, leur est étranger, et par ce moyen les amener à la simplicité qu'ils ont tous dans l'origine." Étienne Maurice Falconet1


 A la source de hanche
     
Aux origines, hanche était ancha. L'h paraissant avec le temps non fonctionnel, l'usage s'en est passé. Et depuis son passage du latin aux langues vernaculaires, à l'exception de quelques cas où l'h résiste encore2, le mot s'est orthographié anca.

Sur ce point, les références d'autorité en matière de philologie et de lexicographie, aussi bien du latin que du français et des autres langues romanes, ne divergent pas. Il n'est que d'interroger les Du Cange, Ménage, Diez, Littré, pour s'en assurer. Les dictionnaires français de médecine utilisaient encore ce mot au 18e. Et les sources latines antérieures, du Moyen-Age à la Renaissance, corroborent la forme originelle du mot. Du fameux Liber Pantegni, datant de 1070, aux inédits de la Schola Salernitana
3, parus en 1852, en passant par Frédéric de Hohenstaufen et son traité de fauconnerie4 paru entre 1244 et 1250, et les divers traités et compilations de médecine dans les différents pays d'Europe5, c'est cette même forme médiévale du mot que l'on trouve à chaque fois. Et que l'on retrouve encore de nos jours, phonétiquement inchangée (malgré la disparition de l'h que Littré juge épenthétique)6, dans les langues italienne, espagnole et portugaise.

Les sources citées ne divergent pas non plus sur le sens le plus commun du mot depuis sa première attestation en latin: tout os articulé, et en particulier l'os coxal, appelé aussi os iliaque.

Mais d'où vient au juste anca ? Est-il d'origine tudesque comme le veut la thèse, d'abord initiée par les Français dès le 18e, puis, un siècle plus tard, recevant de Diez la bénédiction papale ? Est-il issu de l'ancien haut-allemand hanka comme nous le rappelle, appuyé sur l'autorité de la chose jugée, le TLF ? Mais pourquoi prétendre, alors que la vérité est tout autre, que le mot allemand « s'est substitué au latin coxa» ? A quoi bon affubler d'un tel détail postiche l'historique du mot ? Et s'il parait judicieux que le TLF rappelle un hance du vieux français, pourquoi omettre le ancha latin qui le précède d'un siècle ? 

Ces questions sont d'autant plus légitimes, nous semble-t-il, que la langue de Gothe, ou la putative mère tudesque de hanche, ne peut exciper d'aucun antécédent anatomique transmis aux langues romanes. Dans les quelque 150 mots français reconnus comme emprunts à l'allemand7, il n’existe pas un seul qui se rattache à l'anatomie. Et ni la nomenclature exclusivement médicale des langues romanes réunies, ni le répertoire anatomique large spécifique à chacune de ces langues ne comportent un seul antécédent de cet ordre8.

Loin de nous l'idée qu'en raison de cet hapax en la matière, à supposer que c'en soit un, l'allemand ne puisse prétendre naturellement à l'étymologie du mot qui nous intéresse. Mais pourquoi accorder à l'allemand, et sur un dossier vide, ce qui, sur un dossier solide, devait revenir de longue date à l'arabe ? Quand on compare les emprunts romans globaux respectifs à ces deux langues, quand on prend en considération ce que l'arabe a autrefois donné comme vocabulaire scientifique, y compris à l'allemand, quand on sait que des vestiges de ce vocabulaire, ayant trait à l'anatomie, ont survécu dans le fond commun non seulement des langues romanes, mais aussi des familles celtique et germanique, quand enfin on sait, et on le sait depuis 1070, que anca est un mot arabe, l'attribution de hanche à l'allemand ne peut procéder, à notre sens, que d'un art mythémologique.
9

Anca, de أنقاء [anqa] (avec un a long), est attesté dans pas moins de 99 pages et 44 références arabes classiques, et ce parmi seulement les ouvrages que nous avons pu consulter, numérisés sur le site Al-Warraq الوراق. Parmi ces références, on peut citer pêle-mêle Ibn Sidah (1007-1066), auteur d'un glossaire anatomique, Al-Asmaï (740-828), auteur d'un ouvrage sur l'anatomie, Al-Jahiz (776-867), auteur du Livre des Animaux. Sans compter Lissan al-Arab, al-Mouhit, Tej-al-Arous, le top des références lexicographiques arabes10.    

Comme tout lecteur averti le sait, des milliers de mots romans viennent de l'arabe. Parmi ces emprunts lexicaux, la quantité reconnue, considérable, n'est en fait qu'une infime part à côté du substrat réel non reconnu encore. Abstraction faite du nombre indéterminé d'arabismes indument attribués à des fausses mères indo-européennes, c'est de la langue arabe et des trésors de la civilisation véhiculés par cette langue que les idiomes romans avaient tiré, par le passé, plus de 150 mots anatomiques. Et presque autant, si ce n'est plus, chimiques. Sans compter les longues listes de mots en rapport avec la marine, le vestimentaire, la botanique, la cuisine, etc.

Le français hanche, l'italien, espagnol et portugais anca, le provençal ainche, ainsi que l'allemand et le néerlandais henke sont en fait tirés du anqa arabe. De même que les dérivés celtiques du mot. Et l'objet du présent article est de rendre à la mère légitime ce que la mythémologie savante tente de lui usurper.

Le passeur de mots africain

C'est dans la deuxième moitié du 11e siècle que le mot ancha fut introduit en latin. Et c'est à la faveur du fameux Liber Pantegni, patchwork d’œuvres de médecine arabes, que Constantin l'Africain a compilé. La datation exacte de cet ouvrage varie d'une source à l'autre. Entre 1060 et 1070 selon Jean-Frédéric Lamp11, pas avant 1078 selon Thomas Ricklin12, vers 1070 selon Charles Singer13. Et si, dans la suite du présent article, certaines datations seront établies à partir de ce dernier repère, c'est que l'estimation de l'historien britannique qui coupe la pomme en deux nous parait la plus plausible. Mais au delà de la fluctuation relative à ce point historique, ce qui est sûr et certain, c'est que le mot ancha est venu d'outre-Méditerranée vers l'Europe, dans la tête et la valise de Constantin l'Africain, médecin arabe originaire de  l'Ifriqia.

De l'avis des historiens de tout bord, cet
énigmatique14 Tunisien qui a traversé la mer vers l'Italie au milieu du 11e siècle a rendu des services inestimables15 à la renaissance des sciences en Europe16. Grâce au transfert culturel dont il fut le principal acteur, non seulement l'école de médecine de Salerne a pu rayonner pour des siècles sur toute l'Europe, mais cette Europe elle-même s'est réveillée de sa longue hibernation15 pour tirer profit des sciences arabes, à un moment où celles-ci étaient à leur apogée.

Quand il a débarqué vers 1065 sur la côte italienne de Salerne,  Constantin l'Africain était chargé d'un grand nombre de manuscrits arabes, pour la plupart médicaux et scientifiques.
Il semble qu'au cours de cette traversée, une tempête a condamné au péril quelques uns de ces livres17. Soit tombés à la mer sous l'assaut des houles, soit jetés avec d'autres bagages18, fardage dont il fallait se débarrasser, de gré ou de force, pour alléger l'embarcation et éviter le pire19. Quoiqu'il en soit, quand, cinq ans plus tard, Constantin l'Africain a fini de compiler le fameux Liber Pantegni, c'est à sa propre plume comme auteur, et pas traducteur, qu'il a attribué cette grande œuvre scientifique, le texte fondateur de la Schola Medica Salernitana. Le pot aux roses ne fut découvert que quarante ans plus tard, à la faveur de la traduction intégrale, en 1127, de Kitab al-Maliki (Livre de l'art médical), manuel de médecine et de psychologie écrit par Ali ibn Abbas al-Majusi, et traduit par Stéphane d'Antioche. On s'est aperçu alors que Kitab al-Maliki, de près d'un siècle antérieur au Pantegni, comportait de nombreux chapitres similaires à ceux du dernier. D'autres livres médicaux arabes révèleront, au fur et à mesure de leur traduction en latin, que le plagiat par le même Constantin ne les avait pas épargnés. Tel est le cas pour le Viatique du Kairouanais Ibn al-Jazzâr, le Liber de oculis de Hunayn ibn Ishâq, Kitâb al-mâlikhûliya (Livre de la Mélancolie) de Ishâq Ibn Umrân. Les seules différences notables constatées entre les textes originaux et ceux attribués à Constantin portent soit sur ce qui a dû se faire reconstituer de tête, concernant les volumes perdus au cours de la traversée, soit sur des indices de référencement. Constantin l'Africain, apparemment sur l’instigation de l'abbé Desiderius (le futur Pape Victor III), a tout fait pour cacher ses sources. Il n'a cité aucune référence arabe et fait de son mieux pour helléniser le Pantegni, y compris dans son titre, référence évidente à Galien et son Tegni20.

Malgré ce qui a pu être ainsi désarabisé au niveau de l'apparat savant du livre, le Pantegni a permis à de nombreux mots arabes, dont ancha, de s'introduire en latin. Les uns ont été assimilés par simple calque, d'autres ont été translittérés. Et c'est au niveau de la seconde catégorie que certains mots ont pu acquérir une étoffe soit hellène soit latine21. Nous aurons à en donner quelques uns dans la partie qui clora cet article.


Anqa dans l'athanor du Mont Cassin

 
Ainsi peut-on comprendre ce qui a pu guider
, aux 17e et 18e siècles, les premiers tâtonnements des lexicographes français, entre autres, qui cherchaient l'origine étymologique de hanche. "Du latin inusité anca", écrit Gilles Ménage en 1650, mot "qui est encore en usage parmi les Espagnols, et qui a été fait du grec άγχή"22. Dans la nouvelle édition de cette même référence, parue en 169423, on remarque que l'expression  "latin inusité" a été remplacée par "latin-barbare". Mais l'auteur continue de défendre son étymon grec: άγχή (courbure, coude)24. Pourquoi l'origine hellène en imposait-elle à Ménage ?

Parce que le mot arabe a été translittéré de telle sorte qu'il suggère de prime abord l'origine grecque. Le qaf [ق] de anqa [أنقاء ] n'a pas d'équivalent en latin. Le translittérer par un simple q, à supposer que le latin puisse tolérer cette orthographe (ce sur quoi nous ne sommes pas en mesure de nous prononcer) c'est accentuer ce qu'on aurait voulu dissimuler, son caractère barbare. Que faire alors? Assimiler plutôt que dissimuler, promouvoir le barbarismus, en lui donnant une apparence hellène. Mais comme l'alphabet latin n'a pas non plus d'équivalent à la lettre grecque χ (Khi), c'est par le digramme ch que l'anqa arabe est devenu le supposé ancha grec, puis le anca attribué par Ménage au latin inusité. Par ailleurs, quand Paul Guérin, en 1884, dérive le mot apparenté à hanche, en l'occurrence anche, d'un autre mot grec: "anchô, je rétrécis"25, c'est toujours en fonction de la même loi basée sur le digramme ch. Et à ce niveau précis encore, on peut comprendre ce qui a fait dire à Littré, dans les diverses éditions de Dictionnaire de la langue française (1863-1872), 2e édition revue et augmentée (1873-1877), que l'h est épenthétique.

                                          
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A. Amri
06.03.2016



==== Notes ====

1- Cité in Dictionnaire étymologique de la langue française, Volume 1, Par Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort,  Paris 1820, p.13

2- On note le français hanche, le provençal ainche, le morvan inche, l'anglais haunch. Le patois lyonnais semble avoir conservé le h dans biganchi (tordu de la hanche), entre autres mots.

3- Collectio Salernitana : ossia documenti inediti, e trattati di medicina appartenenti alla scuola medica Salernitana, Salvatore De Renzi (Napoli, 1854); p. 320

4-Frédéric II (1194-1250) Reliqua librorum Friderici II (Ed° Leipzig, 1789); p.25

5 - Dont les quelques titres ci-dessous, choisis pour représenter une diversité d'origine territoriale (Italie, France, Grande-Bretagne) mais aussi des auteurs à qui l'histoire de la médecine européenne  reconnait un certain rang distingué:

- Anatomia du médecin anglais Ricardi Anglici (Ricardus Anglicus ou  Ricardo Salernitano, 1180-1252); p.40 & 43
- Bibliotheca mundi. Vincentii Burgundi de Vincent De Beauvais (1190-1264); p.2003
- Chirurgica (1275) de Guillaume de Salicet, ou Guglielmo da Saliceto (1210-1277); p. 202, 309, 381, 421, 438, 465, 468, 473, 475.
- Anathomia (1315) de Mondino dei Luzzi (1270-1326); ; voir Anatomia Mundini, carta 67r et la page qui la précède: illustrazione.
- Practica D. magistri Ioannis matthei de gradi: duas partes complectens de Giovanni Matteo Ferrari da Grado (1436 – 1472); ( voir seconda partie, carta 371v, chapitre Sciatica)
- De humani corporis fabrica libri septem de André Vésale (1514-1564) 

Schola salernitana par Johannes Mediolanus, Zacharias Sylvius (Rotterdam, 1667); p.419
- Opera omnia anatomica et physiologica (Leipzig, 1687), par Girolamo Fabrizi d'Acquapendente (1533-1619); p.339

6- Nous verrons, le moment venu, que l'h n'est pas épenthétique: comme pour diachronique, synchronique et tous les mots ayant conservé le digramme ch (alors que ce digramme n'est pas fonctionnel, phonétiquement parlant) l'h permet d'indiquer l'origine grecque du mot. Cette utilité étymologique, Littré ne pouvait la soupçonner dans le contexte qui sera éclairé ici en son temps.
 
7- Chiffre établi d'après la liste publiée sur Wikipédia.


8- Selon Wikipédia, on répertorie, au total, 63 emprunts allemands répartis comme suit: 36 dans l'italien, 17 dans l'espagnol, 10 dans le portugais. Ces emprunts ne comportent pas un seul étymon anatomique allemand.

9- Inutile de chercher dans les dictionnaires le sens de ce mot ! Il sera amplement éclairé, si besoin est, à travers les multiples pages de ce travail. Et nous promettons de le réemployer dans une série d'articles à venir, dans une bataille juste qui n'a d'autre fin que de contrer les aberrations étymologiques, pour servir aussi bien le français que l'arabe. 


10- Pour voir en détail ces occurrences, il suffit de copier le mot الأنقاء et de le coller dans la fenêtre البحث [Recherche] du site.

11- Tables synchronistiques de l'histoire ancienne et moderne (Paris, 1825)

12- Der Traum der Philosophie im 12. Jahrhundert. Traumtheorien zwischen Constantinus Africanus und Aristoteles (Leiden, 1998); p.35

13- A Prelude to Modern Science (University Press Cambridge, 1946) p. 35 

14- Voir sur ce blog notre article au sujet de ce personnage, dont la première partie est sur ce lien: Constantin l'Africain: un fugitif ou un captif de bonne guerre?  

15- -Pour Pierre Diacre à qui on doit la première biographique au sujet de Constantin l'Africain, celui-ci est "le nouvel Hippocrate et maître de l'Orient et de l'Occident." (Chronic. Casin., III, 35, Mon. Germ.  Hist., VII, 728); cité par Louis Figuier, Vies des savants illustres du Moyen Âge (Paris, 1867); p. 104

- Lucien Leclerc lui attribue "l’honneur d'avoir provoqué en Europe un commencement de renaissance médicale", et juge que l'homme "à ce titre occupera toujours une place importante dans l'histoire de la médecine du moyen âge" (Histoire de la médecine arabe , Paris, 1876)

- Pour Joseph-François Malgaigne (1806-1865), Constantin fut "l'auteur de la réforme , et en quelque sorte le restaurateur des sciences médicales en Occident." Et l'auteur souligne que l’œuvre de Constantin "fut à peu de frais". (Introduction des Œuvres complètes d'Ambroise Paré, Paris 184)

-  Maxime Fourcheux de Montrond (1805-1879) écrit à son sujet: "Son nom brille à l'un des premiers rangs parmi ces pieux enfants du cloître, qui du fond de leur solitude enrichirent le monde des fruits patients de leurs veilles, et pour lesquels notre reconnaissance sera toujours inférieure à leurs bienfaits." (Les Médecins les plus célèbres, Lille, 1852); p.37 


 16- En réalité, la découverte des sciences arabes fut initiée bien avant le Xe siècle: au 9e, Jean Scot Érigène qui était déjà nourri des lectures de Saint-Augustin, de Martianus Capella et d'Origène (les 2 premiers Ifriqiens, le 3è Egyptien) maîtrisait l'arabe et l'hébreu, ce qui a dû lui être très utile pour traduire et commenter l’œuvre du syriaque Pseudo-Denys l'Aréopagite.
Au 10e siècle, Gerbert d'Aurillac, ou le pape Sylvestre (945-1003), lui aussi arabisant, fut le premier à introduire les chiffres arabes en Occident chrétien, comme en témoigne le «Codex Vigilianus » de 976.  Ce même pape se serait procuré en 984 un livre d'astrologie arabe traduit en latin, lui ayant permis de découvrir, entre autres, l'astrolabe.
Il va sans dire que cette période n'a pas connu une large diffusion des ouvrages scientifiques arabes, mais un certain nombre de traductions, faites en Sicile ou en Espagne, commençaient à circuler à travers les abbayes, les cantons et les pays européens. Dans le
tome 57, fasc. 2 (1979) de la Revue belge de philologie et d'histoire, on lit à ce propos que "dès avant l'an mil, quelques intellectuels lorrains ont été en contact avec la culture arabe."

17- C'est ce que nous apprend Matthaeus Ferrarius, auteur, et probablement médecin, salernitain, dans un texte datant de 1160:"Alors qu’il se trouvait à proximité de Palinuro, une tempête survint et le bateau prit l’eau, si bien qu’une partie de ces Pantegni, en l’occurrence la partie pratique, fut détruite.";
source: Thomas Ricklin, Le cas Gouguenheim (Traduit de l'allemand par Anne-Laure Vignaux)

18- Le terme bogja بقجة (paquet de linge et d'habits) est dans plusieurs auteurs arabes (voir Al-Warraq), dont les Mille et Une Nuits cité par Luigi Rinaldi qui voit dans le bagaglio italien un dérivé de bogja: Le parole italiane derivate dall' arabo (Napoli, 1906), p. 47


19- Les mots en italique auraient pu débarquer sur la rive nord de la Méditerranée grâce à ce même Constantin. Quoiqu'il en soit, ce ne sont que trois mots de près d'une centaine d'emprunts arabes appartenant au lexique de la marine, que nous aurons à (re)faire découvrir dans un prochain article. 

20- Voir à ce propos Danielle Jacquart La médecine arabe et l'Occident médiéval (Maisonneuve et Larose, 1996)


21- Voir à ce sujet:
- Gotthard Strohmaier Constantin's Pseudo-Classical Terminology and its Survival in Constantine the African and ʻAlī Ibn Al-ʻAbbās Al-Maǧūsī: The Pantegni and related texts (E.J. Brill, Leiden, New York, Köln, 1994)
- Ministère de l'Instruction publique et des Cultes, Archives des missions scientifiques et littéraires, tome 2 (Paris, 1850)
-Joseph Hyrtl, Das arabische und hebräische in der Anatomie (
Vienne, 1879.)
- Constantinus Africanus und Seine Arabischen Quellen (Constantin l'Africain et ses sources arabes), dans les "Archiv" de Rudolf Virchow, vol. xxxvii.
- Adolf Mauritz Fonahn, Arabic and Latin Anatomical Terminology, Chiefly from the Middle Ages (Kristiania: In Commission by Jacob Dybwad, 1922)


22- Les origines de la langue française, Paris, 1650; p.314.

23- Dictionnaire étymologique ou origine de la langue française, Paris, 1694; p. 388

24- C'est le sens donné par Ménage entre autres: voir Auguste Scheler, dans son Dictionnaire d'étymologie française d'après les résultats de la science moderne (Bruxelles, Paris, 1862), article "anche", p.20.

25- Dictionnaire des dictionnaires : lettres, sciences, arts, encyclopédie universelle, 1884-1892; p.




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Mythémologie: hanche et racines arabes à la pelle - 2


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Autour des dunes anqiennes

L'arabe est réputé pour sa richesse lexicale. Et il y a lieu de dire sans nuance qu'aucune langue ne peut l'égaler à ce niveau précis. Quelques chiffres assez éloquents en témoignent: Lissan al-Arab, dictionnaire médiéval vieux de plus de 7 siècles, compte 9273 racines. Le site numérique Al-Baheth qui regroupe les ressources de 5 dictionnaires dont le Lissan comprend plus de 4 millions de mots. Et il ne s'agit que de l'arabe littéraire. Avec 450 millions de locuteurs (chiffre datant de 2010), on peut imaginer ce que l'ensemble des dialectes arabes et leurs parlers régionaux dans chaque pays pourraient totaliser comme supplément lexical1. Dès lors, on ne s'étonnera pas de trouver dans cette langue 50 synonymes du mot épée, 70 du mot chien, pareil pour pierre, 77 pour amour,
200 pour serpent, 500 pour lion, 1000 pour chameau. Et quelque chose comme 4400 pour désigner le malheur ! En arabe, une table change de nom selon qu'elle est servie ou desservie. Un verre vide n'a pas le même nom qu'un verre rempli. Femme, du singulier au pluriel, change totalement de nom et de racine.

Et si dans cette langue les parties anatomiques pour la plupart ne comptent qu'un nombre restreint de synonymes, il en est quelques unes, les intimes surtout, qui figurent parmi les plus polyonymes, ce qui du reste semble commun à toutes les langues. D'ailleurs, le français en a emprunté au moins quatre, plus ou moins courants dans le registre vulgaire2. Et ces mots pourraient bien figurer aussi dans les autres langues romanes.

En ce qui concerne la hanche, nous ne lui connaissons pas d'autres noms à part anqa, wark et khasséra. Mais d'autres mots comme rakb, ajoz et ajiza3, de nos jours désignant surtout le postérieur, exprimaient autrefois aussi la hanche. Et il doit y avoir d'autres mots dans l'arabe dialectal et ses variantes régionales dans chaque pays.
A ce propos précis, il faut remarquer
que le mot français hanche, dans le parler maghrébin médical ou commun, est davantage usité que les autres mots4, ceux-ci moins populaires, presque réservés pour la langue soutenue ou littéraire. Remarquons aussi que anqa, wark et khasséra se déclinent au duel comme au pluriel.  

Chez les anciens auteurs, anqa (pluriel de naqa [نقا]), de niqyo [نِقْيُ moelle], semble avoir désigné d'abord, par métonymie, tout os riche en moelle. C'est le premier sens que nous en donne Ibn Sidah5 [ ابن سيده ] dans Al-Moukassas [المخصص ], son glossaire anatomique (livre I, p. 164). Ensuite, le mot a désigné aussi bien les jambes que les bras, avant d'acquérir le sens exact d'os coxaux. Ibn Sidah nous apprend aussi que le mot a un troisième sens: "terrain sablonneux, accidenté par des monticules de sable". Les affinités sonores du mot avec naqaâ, qui signifie pureté, de même que les associations d'images liées à "moelle/moelleux", ainsi que le sens de dune ou barkhane, pourraient expliquer la prédilection de certains auteurs, poètes surtout, pour ce mot, plutôt que ses synonymes. L'expression que citent de nombreux dictionnaires arabes: "kuthban al-anqa" (dunes de al-anqa) est, en vérité, la consécration d'un pléonasme métaphorique, devenu expression idiomatique, qui désigne les rondeurs postérieures de la femme, ou ses larges hanches6.

Ajoutons une dernière remarque pour clore ce volet sémantique du mot: sans doute parce que anqa est plus littéraire que ses synonymes, sa fréquence d'usage le place en dernière position par rapport à ses synonymes. 

Avicenne et la consécration canonique du mot

En 1187, peu de temps avant sa mort, Gérard de Crémone finit de traduire le Canon d'Avicenne. Sur un total de 87 titres pour la plupart scientifiques7 que le Crémonais a translatés de l'arabe en latin, le Canon est assurément son chef-d’œuvre de drogman. De même qu'il est le monument inégalé des traités de médecine médiévaux. L'œuvre du toubib persan, imprimée quinze fois entre le XIIIe et le XVIe siècle, n'a pas tardé d'éclipser le Pantegni. Et dans toutes les écoles de médecine européennes, elle est devenue pour de nombreuses générations la référence phare. Au point que cette consécration n'a pas manqué de faire des jaloux parmi les prétendants à la succession, qui s'estimaient lésés par l'ascendant chronique d'Avicenne. Le 24 juin 1527 à Bâle, pour la fête de la Saint Jean, Paracelse a brûlé en public le Canon. Acte dont la portée symbolique n'est pas sans rappeler ce qui se passe de nos jours, aux USA ou en Europe, dans certaines manifestations identitaires8. Paracelse se voulait, en quelque sorte, "déicide". Mais l'on conviendra que ce n'est pas d'un tel bûcher livresque que les dieux peuvent mourir.  

Le mot qui nous intéresse ici, un siècle après sa latinisation par Constantin l'Africain, réapparait en maintes occurrences dans la version latine du Canon. Toutefois, à en juger par le texte arabe d'Avicenne, il ne semble pas que Gérard de Crémone ait translittéré par ancha son homonyme arabe. Sauf à supposer que cet homonyme ait pu figurer dans la copie de Tolède qu'il a traduite9. Nous évoquions plus haut deux synonymes arabes: khasséra et warq. Ce sont plutôt ces mots que Gérard de Crémone aurait rendus en latin par ancha, sous ses diverses formes déclinées. Et pour ce faire, deux possibilités: soit le traducteur a juste réinvesti le mot latinisé un siècle plus tôt, et depuis vulgarisé autant par les copies du Pantegni que par l'école de médecine de Salerne. Soit il s'est servi, pour ce mot comme pour d'autres translittérés, du glossaire anatomique d'Ibn Sidah. La première hypothèse semble plus plausible, d'autant que Joseph Hyrtl, qui a recensé plus de 150 arabismes anatomiques transmis au latin10, juge que le mot traduit par Gérard de Crémone est al-wark, et non al-khasséra.

Quoiqu'il en soit, le site Al-Warraq nous apprend que, dans son Canon,
Avicenne a utilisé khasséra dans 14 occurrences, le duel khassératayn dans 5, wark dans 31, et le duel warkeyn dans 14. Les marques de déclinaison du mot dans la traduction latine: anchae11 (nominatif pluriel), et ancharum (génitif pluriel), peuvent corroborer une traduction adaptée au duel warkeyn ou khassératayn, sans exclure cette même adaptation à l'éventuel anqa (lui-même pluriel en arabe), figurant dans la copie de Tolède évoquée.

Comme dit précédemment, le Pantegni a été éclipsé par le Canon. Surtout dans les écoles de médecine et les milieux érudits. A ce propos précis, ancha est assez révélateur. Grâce à la version latine du Canon, le mot semble avoir réacquis son vieux caractère de barbarisme. L'emprunt que Constantin l'Africain tentait de dissimuler, en 1070, sous une apparence hellène, pour beaucoup, a dû paraître inédit. Ancha se faisait davantage attribuer à la nomenclature d'Avicenne qu'au langage anatomique arabe. Dans les notes12, les glossaires annexés à certains traités médiévaux de médecine, et même dans les dictionnaires scientifiques des 18e13 et 19e14, on constate que le mot est souvent associé à l'auteur du Canon. Soit défini comme terme propre au médecin. Soit comme terme arabe employé par ce médecin. C'est à croire que, depuis la traduction du Canon, les lexicographes et philologues ne se souviennent plus de Constantin l'Africain, ou que le Pantegni (livre 2, chapitre 8)15 n'a jamais mentionné ancha.

Fuyons le Canon, la paperasse de l'Africain et la terre, et allons voir loin ailleurs la sœur céleste de ancha !






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A. Amri
06.03.2016




==== Notes ====

1- Dans ce supplément virtuel, il faut prendre en compte aussi la part qui incombe au milliard et demi (le chiffre exact en date de 2011 est de 1 619 314 000) de musulmans dont une inestimable portion est plus ou moins arabophone. 

2- Le plus populaire se décline en trois variantes, et désigne le pénis:
-  Alain Froment, Anatomie impertinente: Le corps humain et l’évolution (Odile jacob Sciences, 2013); p.195
 Le deuxième désigne les testicules:
- Jean-Michel Jakobowicz, Le Grand Livre des Gros Mots (Tut-Tut, 2012); p.155
Le troisième désigne le derrière de la femme:
- Dans L'argus des mots (L'Archipel, 1997) p.224, Pierre Merle, citant Germaine Aziz, nous en dit: «Tarma a été rapporté par les rapatriés d'Algérie («Ces femmes étaient souvent grosses avec de petits pieds, apparemment heureuses d'être grassouillettes et même grasses car les hommes aimaient les gros tarmas»)».
Le quatrième se décline en deux variantes, et désigne les seins:
- Fabienne H. Baider, Emprunts linguistiques, empreintes culturelles (L'Harmattan, 2007); p.23.
On peut en trouver d'autres dans l'argot surtout, emprunts métaphoriques pour la plupart, comme chibre (et dérivés: chib, chibron, chibros, chibriape [fusion de l'arabe et du grec -ape], chibroque), banane, aubergine...
Verge semble un emprunt structural et sémantique (calque de l'arabe qadhib قضيب ) mais pourrait bien provenir aussi de farj': vrj=frj [ فرج] qui désigne, en arabe, aussi bien le sexe de l'homme que celui de la femme.

3- Voir Ibn Sidah, Al-Moukhassa, art. ar-rakb الركب , al-ajoz العجز, wassat al-insan وسط الإنسان .

4- Cette remarque vaut aussi pour d'autres mots français d'origine arabe tels que: jupe, chemisette, rame, mousseline, satin, pyjama (persan), tabouret, divan, sirop, raquette, pistache, magasin, chiffon... C'est dire que la tempête que certains puristes arabes soulèvent de temps à autre au sujet de la "pollution linguistique" de l'arabe par le français n'est pas toujours fondée sur des données justes. Un corpus de l'ensemble des francismes en arabe, revu et corrigé, conduira à constater que, pour un nombre considérable de mots, l'arabe maghrébin ne fait que réintégrer des mots issus de ses propres racines.

5- Il ne sera pas inutile de rappeler ici que ce lexicographe, Arabe de l'Espagne musulmane, fut contemporain de Constantin l'Africain. Né à Murcie en 1007 et mort à Dénia en 1066, Ibn Sidah a dû se faire connaitre à travers ses deux dictionnaires, Al-Moukassas et Al-Mouhkem, surtout par les traducteurs de Tolède, dont Gérard de Crémone qui sera évoqué sous peu. Mort peu de temps après Avicenne, et plus d'un siècle avant la traduction du Canon en latin, il nous parait impensable que l’école tolédane de traduction, ou ce qui s'appelle comme tel, ait pu connaître le médecin persan, et pas le lexicographe espagnol.
 
6- Ce que l'arabe désigne par warkeyn ou khassérateyn (en blanc sur l'image ci-contre) et le latin par anchae et ancharum ce sont les os illiaques (Os Coxae) qui se trouvent de part et d'autre du sacrum (en rouge sur l'image). Les arabisants peuvent consulter en ligne le Qanoun d'Ibn Sina et voir les pages correspondantes à l'anatomie du sacrum (al-ajoz العجز) sur ces liens: p. 57 et 58.

7- Edward Grant, A Source Book in Medieval Science, Cambridge Mass., Harvard University Press, 1974, pp. 35-8
Charles Burnett, The Coherence of the Arabic-Latin Translation Program in Toledo in the Twelfth Century, Science in Context, 14, 2001, pp. 249-288 et pp. 275-281


8- L'analogie avec l'acte du pasteur américain qui a brûlé par deux fois le Coran à Floride et celui, du même ordre, de ses émules allemands du mouvement PEGIDA ne se défend pas seulement par la date choisie par Paracelse pour son bûcher, mais par toutes les connotations liées au mot Canon. Celui-ci était pour la médecine ce que sont la Torah, la Bible et le Coran pour leurs croyants respectifs.

9- Les ajouts (gloses), et quelquefois modifications de mots, étaient des "amendements" assez fréquents chez les copistes médiévaux.  Pour un livre écrit d'abord en Perse, il faut imaginer un premier passage à Bagdad, un deuxième au Caire, un troisième en Ifriqia (Kairouan ou Tunis), et d'autres escales au Maghreb avant d'arriver en Espagne. A chacune de ces stations, le manuscrit est recopié et parfois enrichi de quelques enluminures et tagué du nom d'un copiste.

10Das Arabische und Hebräische in der Anatomie « L'arabe et l'hébreu dans l'anatomie », Vienne, 1879

11- Voir pages 360 & 970 dans Avicennae arabum medicorum principis par Avicenne, de Fabium Paulinum (Venise, 1608)

12- Guillaume de Salicet, Chirurgica (écrit vers 1275), Toulouse, 1889 

13- Robert James, Dictionnaire universel de médecine,vol. 1, traduit de l'anglais par Diderot (Paris, 1747)

14-A. Béclard et autres auteurs, Nouveau Dictionnaire de médecine, tome 1 (Paris, 1826)

15- Dans du Cange, Glossarium mediae et infimae latinitatis (Paris, 1678)



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