dimanche 17 février 2013

Octonennie califative




                                                                                 
 Octonennie califative: cette expression qui ne figure encore dans aucun dictionnaire, néologisme inédit, nous la devons à une banderole islamiste.  Superbe manifeste de rue qui plaide, par  huit non soutenant l'idéal  obscurantiste, le califat. L'octonennie califative voudrait bannir de la société de demain les vices suivants: droits humains, droits civils, démocratie, laïcité, citoyenneté, égalité,  liberté,  élitisme. 

Islamia, Islamia, ou dans sa rhétorique austère et dépouillée, l'enseigne de guerre des Frères musulmans. Sous la redondance et l'ellipse, l'impératif du "Califat islamique". En gras, cursif et rouge sang. Ingrat qui ne sache se gargariser de tel sang à péter foi, vésicule biliaire et les plombs! Gargarisons-nous-en!

D'habitude, nos Frères musulmans et leurs salafistes de frères utérins  boudent le rouge, qui y flairent, outre la peste, la théologie laïque des idolâtres du drapeau tunisien, par exemple. Et le choléra: les  opinions écarlates des communistes staliniens! Ils n'osent même pas appeler de leurs noms, par exemple, Hamma et Chokri! De peur que la souillure qui (en) entache  la langue des saints ne contraigne les saints à refaire leurs ablutions.
D'habitude, les Frères et leurs frères utérins détournent la face où qu'ils soupçonnent le sang de Satan. Sauf à le voir sous leurs mains, chaud jailli d'une gorge coupée,  beau mouton de l'aïd ou Belaid et autres moutons, bénites offrandes sacrificielles vouées aux autels du califat.

D'habitude, dans leur mystique artistique chaste et sobre, c'est  de noir immaculé qu'ils aiment à maculer leurs bannières et banderoles. Plus c'est noir comme le corbeau,   plus le beau vert islamiste a du corps.
Huit non en vert pour l'hiver qui couronne le printemps: c'est la pieuvre à huit tentacules, l'octopus né d'un croisement entre Frères de sang saint et  leurs frères utérins.

A. Amri
17.02.2013

Hussein, debout! - Par Chokri Belaid


Il avait 23 ans, feu Chokri Belaid, quand il a écrit ce poème. Hommage direct, bouillant, à une grande figure de la pensée marxiste arabe, Hussein Mrawa(1), assassiné à Beyrouth par les prisonniers de la pensée unique. Bien que le poème soit long, que le souffle épique y transcende l'oration funèbre,   à plus d'un égards il y a lieu de penser qu'il n'a pas subi beaucoup de ratures. Non pas que la langue laisse à désirer; à tous points de vue elle est impeccable. Non plus que le bagage culturel de l'étudiant soit modeste: au contraire, il ferait pâlir beaucoup d'érudits, pour ne pas dire des sommités de la recherche académique, tant l'intertextualité du poème appelle des retours incessants à l'histoire politique, religieuse et littéraire. Mais c'est plutôt parce qu'on y flaire le produit de premier jet, l'encre et ses bavures,  que le jeune étudiant en droit et militant coriace de l'UGET et du MOUPAD, a dédié à une icône, et non des moindre, du combat avant-gardiste arabe. Une coulée de laves jaillie des tripes, un torrent irrépressible déversé sur les mains et le papier, à l'heure où la fraîcheur émotionnelle brûle encore aux yeux, à l'heure où le cœur, gros et soulevé, suffoque de sa colère. Le Libanais Hussein Mrawa est à la pensée arabe moderne ce qu'était Gramsci à la pensée marxiste en Occident, une plume trempée à la fois dans la philosophie de la praxis et, indirectement, de par son investissement dans la récupération du patrimoine révolutionnaire arabe,  l'historiographie, ou la philosophie de l'histoire. Son assassinat en 87 par les apôtres de l'obscurantisme islamiste a suscité un choc violent, une vive émotion autant chez les intellectuels et les politiques progressistes que dans les milieux estudiantins de gauche(2). On comprendrait aisément, par conséquent, que cette écriture au vers coulant, ce cœur sur les lèvres s'emporte par moments au vertige, et tout naturellement, pour décharger sa bile. La redite, qui pourrait paraître comme un rabâchage pas assez conforme au sens premier de la poésie,  procède dans le présent texte de cette bile amère qui refuse de s'épuiser. Un jeune en colère, un enfant piqué au vif de la conscience, donnerait quelquefois des coups de poing à un mur ou une barre de fer, vains pour celui qui n'en voit pas immédiatement le mobile, sains et salutaires pour celui qui cogne ainsi à se faire mal. La vertu purgative de la littérature et de l'art acquiert tout son sens dans ce poème, en ce qui touche surtout aux cris lapidaires faisant le procès de l'assassinat.

Mais ce sur quoi nous devons nous arrêter ici, concernant précisément ces cris lapidaires, et si
besoin "embrouiller" le lecteur dans les  digressions nécessaires à la remise dans son contexte du poème de jeunesse de Belaid, c'est le clash par procuration fait aux blasphémateurs de  la gauche arabe. L'identité révolutionnaire de l'auteur et sa couleur, enracinée dans l'histoire,  confrontée à tous les clichés dont ils furent affublés, aux mensonges débités à leur endroit et à l'encontre des divers politiques ou intellectuels de cette gauche, que ce soit en Tunisie ou dans le reste du monde arabo-musulman. C'est ce que nous appelons ici clash par procuration. Avant d'en confier l'exécution au poème, rappelons deux ou trois points ici,  ne serait-ce que pour fournir aux non arabophones quelques clés indispensables au décryptage du texte.  
Pour commencer, nous dirons que ceux qui, en Tunisie ou ailleurs, ont pu se faire une certaine idée, ne serait-ce qu'à travers les médias, de la verve étourdissante de
Chokri Belaid, ceux qui ont aimé ses inoubliables coups de gueule contre le pouvoir et les forces réactionnaires en Tunisie ou ailleurs, ne manqueront pas de reconnaître dans ce texte la même veine, la même fougue révolutionnaire qui animait jusqu'à sa mort le leader du MOUPAD(3). Celui-ci n'aurait rien concédé au jeune qu'il était, si ce n'est la peau pas encore assez tannée par l'épreuve et le candide radicalisme du verbe, le ton impulsif appelé à s'adoucir dans la maturité, à sortir des vieilles ornières doctrinaires.

Écrit vingt-six ans avant l'assassinat de son auteur, ce poème, et qui s'en étonnerait? est devenu aujourd'hui une relique de Chokri Belaid. Il n'est que de voir le nombre de partages dont il bénéficie sur les réseaux sociaux, Facebook entre autres, pour mesurer ce que l'effusion de sang a valu et aux assassins et à l'assassiné. Ce don généreux tour à tour consenti et reçu à travers le présent poème montre, après les funérailles nationales grandioses de Belaid, que  la pensée libre et révolutionnaire de cet homme, ce qu'il incarnait de son vivant, inexpugnable, inextricable, restera toujours en vie.  Le jeune poète ne soupçonnait pas que la même main assassine, lapidée par sa voix alors qu'il n'avait que 23 ans, rééditerait le crime à travers sa propre personne. Il ne soupçonnait pas non plus que le panthéon qui a donné à Mrawa sa juste place dans la mémoire des peuples arabes, ce
temple dans lequel il a déposé lui-même son bouquet de roses, lui réserverait le même honneur sitôt assassiné.

La présente traduction
, qui n’est qu'une première copie, de ce poème de jeunesse de Chokri Belaid ne voudrait pas être perçue uniquement comme un simple hommage au martyr. Certes, l'hommage en soi ne serait pas une délicatesse de cœur ou d'âme de trop dans l'attachement légitime qui nous lie à nos morts. Mais la présente traduction voudrait être surtout une occasion pour inviter l'ensemble des Tunisiens, jeunes en particulier, et des Musulmans à travers le monde à honorer la mémoire de Belaid et de Mrawa, entre autres crucifiés de la pensée arabo-musulmane, en relisant surtout, de manière dynamique, l'histoire, la nôtre. Car le vrai combat est là, la bataille fondamentale entre nos assassins et nous se situe surtout au niveau de cette histoire lue en dents de scie par les apôtres de l'obscurantisme. A notre sens, certains sceaux plombant près de quatorze siècles d'histoire doivent impérativement sauter. Pour nous tirer de cette vieille amnésie qui frappe une belle part de notre mémoire. Car dans ces immenses legs du passé tantôt occultés tantôt falsifiés, il y a maintes objets qui nous ont été confisqués, de nombreux maillons qui nous ont été dérobés. Et à cet égard, nous ne dirons jamais assez que l'assassinat de Hussein Mrawa puis, 23 ans après, Chokri Belaid ne visent pas seulement à liquider de fortes têtes. Leur principal objectif, leur hantise perpétuelle, c'est de maintenir sous la chape en mortier ces objets et maillons volés à l'histoire. Les vrais enjeux sont là. Et quand on aura lu le poème de Belaid, et saisi le mordant du clash qu'on évoquait tantôt, on pénètrera davantage la portée de ces propos.

Il serait utile de rappeler également
que l'un des dadas traditionnels des islamistes, ceux qui se prétendent dépositaires exclusifs de notre histoire, c'est d'accuser à tort et à tout propos la gauche, les laïques, les communistes, les partisans du progrès en général, d'être à la botte de l'Occident. Nous en avons vu de belles démonstrations dans la campagne électorale qui a précédé les élections du 23 octobre 2011 en Tunisie. De belles illustrations dans les prêches de haine et de takfir (sentence d'apostat) prononcés sur les places publiques ou à l'intérieur des mosquées, de belles démonstrations encore dans les campagnes de diffamation télévisées où s'étaient investies -Aljazeera en tête, les chaines wahabistes relayées par les réseaux sociaux d'internet, de belles démonstrations aussi dans la série d'agressions perpétrées contre des artistes, des intellectuels, des avocats, des journalistes et des médias, depuis la chute de Ben Ali à la date de la présente publication. Et ce ne sont que quelques exemples.

Dada traditionnel mais commun à tous ces  faux dépositaires de l'histoire, voleurs, en fait, de la mémoire des peuples, puisque la main qui a assassiné Hussein Mrawa à Beyrouth,
Mehdi Amel au même lieu, Faraj Fouda en Egypte, Mahmoud Mohamed Taha au Soudan, Azzeddine Medjoubi, Cheb Hasni, Mohammed Racim et d'autres en Algérie, Mehdi Ben Barka, Abdellatif Zéroual, Saida Menebhi, Evelyne Serfaty au Maroc, et bien d'autres encore avant d'abattre à Tunis, le 6 février 2013, Chokri Belaid, est la même. Et ce serait une lourde méprise de croire que cette morbide hargne  contre l'esprit intelligent et dissident dans le monde arabo-musulman n'est qu'un trait de l'époque moderne ou ne résulte que  de l'émergence du wahabisme, il y a trois siècles. Elle remonte,  bien plus loin en réalité,  aux origines mêmes de l'islam, et surtout aux premières dissidences religieuses et politiques survenues au lendemain de la mort du Prophète.

A ce titre, le combat que Hussein Mrawa a payé de sa vie, contre ce mensonge séculaire par lequel

Hussein Mroueh

l'islam de la barbe et du pétrole tente de maintenir sous la chape de bitume l'autre islam, ou sa face rayonnante, est celui-là même pour lequel on a tué Chokri Belaid. Que n'a-t-on dit et redit, de son vivant, sur ce bâtard et sa gauche, sur le vendu, le sioniste, l'orphelin de la France, bref l'exemple type de déraciné et coupé de toute légitimité historique, et qui prétend à une place dans l'histoire de la Tunisie révolutionnaire! Que n'a-t-on ânonné à propos de la laïcité et ses partisans suppôts de l'impérialisme, de l'acculturation, de l'occidentalisation, et nous en passons...Et c'est là un mérite, et non des moindre, de ce poème de jeunesse de Chokri Belaid que de dire aux menteurs: "taisez-vous!" Les coups au vitriol du clash allant de pair avec les coups de poing au mur, tout en prenant en charge cette violence qui jaillit des tripes disent leurs quatre vérités, et de vive voix, aux menteurs et ignares crottés qui insultent les intelligents .
"Taisez-vous!" parce que l'histoire de la barbe et du pétrole -et nous expliquons autant que paraphrasons le poème- n'est pas l'histoire des peuples.
"Taisez-vous!" parce que les annales des vainqueurs aux élections ne sont pas plus honorables que le torchon de catin d'histoire officielle vôtre qui n'est pas celle des peuples ni de leurs pays. Carthage dans les écrits de Tacite nous le dit, Bagdad dans les médias atlantistes ne contredit pas le dit. De tout temps les vaincus n'ont pas de voix dans l'histoire qu'on écrit, saigne et enseigne.
"Taisez-vous!" parce que votre hargne contre la gauche est essentiellement motivée par votre haine séculaire de tout ce qui est intelligence humaine. Et Chokri Belaid qui fustigeait, peu de temps avant son assassinat, les "ennemis jurés de l'intelligence tunisienne" savait bien de quoi parler, qui citait tant et tant d'exemples illustrant cette inimitié presque naturelle entre les obscurantistes islamistes et l'intelligence qui les contrarie en tout temps.
"Taisez-vous!" parce que votre hargne contre  la gauche est en parfait accord avec le vieil air des pouvoirs locaux dont vous-mêmes, à une certaine époque, avez eu votre part à en souper. Dans les années 70, la presse de Bourguiba, les plumes inféodées aux multinationales américaines disaient, elles aussi, des militants de l'UGTT et ceux de l'UGET qu'ils  étaient des traîtres à la solde de l'étranger.  Un leitmotiv de ces belles envolées oratoires contre la gauche revenait souvent sous ces plumes:"Quand il pleut à Moscou, la gauche tunisienne ouvre le parapluie à Tunis". La chanson n'est pas inédite, loin de là, trop usée, trop affadie.
"Taisez-vous!" parce que la gauche tunisienne et arabe est issue des racines de l'histoire, sa propre histoire, qu'elle n'a rien à se reprocher concernant son enracinement identitaire, qu'elle peut revendiquer
ses combats progressistes, la laïcité, l'émancipation de la femme, le socialisme, le communisme -et bien d'autres valeurs et utopies  attribuées indument à la seule culture occidentale, sans avoir à se faire déboiter de son corps arabo-musulman!  La révolte du Bassin minier en 2008, de
Ben Ghedhahem en 1864, en Tunisie, ou celles, en Irak en d'autres époques, des Zenjs et Carmates, la voix de Belaid notre contemporain et dans la Tunisie d'aujourd'hui ou celle d'Abou Tharr Al-Ghifari dans l'Arabie du Prophète, maillons de la même chaîne, pièces du même puzzle, attestent de cette vieille et indéniable légitimité identitaire des forces du progrès auxquelles les apocryphistes de l'histoire, les corbeaux qui croassent et leurs ailes leur tenant de chœur,  dénient obsessionnellement le sang arabe ou musulman."Taisez-vous!" parce que vos vieux mensonges ne trompent plus que les disciples de votre nuit, ou ses dupes. Et il n'est que de s'arrêter sur le référent culturel de ce poème, les mots sommairement annotées en traduction, pour comprendre de quoi tiennent au juste vos mensonges. Le jeune Belaid de 23 ans, armé de ses Droits, de ses Belles lettres et d'une solide connaissance de l'histoire, a fait de vieille date le juste procès de cette histoire confisquée et prostituée par la barbe et le pétrole.

C'est là, au cœur de ce combat fondamental entre forces du progrès et forces rétrogrades, qu'il faut placer le vrai contexte de ce poème. Belaid nous y restitue les belles pages que l'école ne nous enseigne pas, que les livres expurgés, la pensée puritaine, les chiens de garde de la doxa, les cheiks dévoyés par les rials des palais, imbus de leur savoir merdeux, refusent de céder à leurs justes héritiers.

A son juste légataire et testateur, nous cédons enfin l'écrit et le juste cri.


                                                                                                                           
        Ahmed Amri
                                                                                                                                      17.02.2013


 
tes larmes ne pouvaient irriguer
la terre désolée
mais l'encre jaillie de tes mains
insultait les dieux des impies
tout va bien pour le pays
Bagdad s'endort
et gouverne terre et pavés
tu étais son chevalier
et son jardin secret pour toi
n'avait plus de secret

Hussein l'oriflamme
debout!
les Arabes de l'Arabie des crabes(4)
fusionnant leur haine
quand leur potentat est tombé
ont autorisé l'effusion de ton sang
potentat: il n'y en a pas
les Zenjs(5) étant sous ta plume
l'épopée de la terre
des dissidences et des sels

Dans les nuits de supplice
ils ont déclaré
propriétés communes
aux déshérités
la portée du regard
et le sable
et chevauchant la dissidence
aux confins de la terre
contre l'expansion de la ruine
debout Hussein l'oriflamme
Bagdad s'endort
sur le trône douillet
et Hamdan(6) a appelé
les déshérités du pays
venez, dit-il,
voici le vin du Calife
tiré
des corvées mortelles
suant
vos mains et fronts
désamarrez vos barques
tendez vos mains étrillées
rendues exsangues
par la taxe du Calife
et son Parlement
mon sang est un sceptre
rassemblez votre sang
et suivez-moi
je suis le sable
le pays
la terre
et ceux qui viendront
je suis la ligne de démarcation
entre l'amour vôtre
et la folie

et vous
le début des affres du soir
quand trahissent les ans

debout Hussein l'oriflamme
ouvre les fenêtres
de notre histoire close
hisse tes papiers
la plume
et nomme par ses noms
le pays
laboure le voilé
éclabousse de leurs péchés
les barbes des ténèbres
et triomphe pour la populace
le rebut humain qui a maçonné notre gloire
et fourbi pour le combat ses armes

Se sont gommées
se gomment
toutes les cours
et les classes
qui de notre sang ont acheté
des odalisques
et métamorphosé en crânes
nos visages
nous avons fait nos matines
sur le corps cimetière
alors qu'un cor criait
me voici Hamdane
venant à dos d'une jument
attelée à la colère
pour recoller les fragments
de la diaspora arabe
les débris de la mémoire des exténués
sur le pavé

il crie
je suis le Carmate
et toi  mon prolongement Hussein
tous les pays
sont ma patrie
moi le Carmate
le hirsute des palmiers
la fougue des chevaux
battant des sabots les déserts
je suis une fleur
à la Galilée
et sur les terres nègres

Prends-en acte sur ton cahier
à la plume consigne ce dit

Hussein l'oriflamme
le trône du potentat est tombé
quand pliant leur épiderme
les esclaves ont brandi
les armes

le néant leur a dit
debout Hussein l'autorisé
face aux tribus
aux classes mâtinées
aux charognes
tu les avais mises à nu
mis à nu leurs lubies
et les alibis leurs
debout Hussein le phare
fossoyeur des faits et gestes
enténébrés
de nos ennemis
debout Hussein, l'oriflamme
les barbes qui ont squatté
l'histoire de tous les palais
ont envoyé les chasseurs de sorcières
te réclamant
avec ou sans linceul

debout
et barde-toi de mon sang
mets-toi à l'ombre
de mon linceul
des larmes de millions
du soupir amoureux

debout
tu es le pont des rêves
joignant deux épopées
la sensuelle appétence
du voyage éternel
et l'hymne du matin
debout Hussein l'autorisé
tu n'es pas mort
quand ils ont délégué
la sale mine de la lâcheté
habiter ta dépouille souveraine
soixante-dix-neuf ans(7) durant
tu sillonnais le pays(8)
qu'ils ont caché
entre les palais
et une prostituée
courtisane du Calife
qui sirotait savoureuse
la sueur coulant vers les bateaux

tu n'est pas mort
ni tu n'es linceul
toi l'auteur qui a ciselé
le long de la partie de chasse
notre chanson de geste
dans la pierre qui polit
le visage
jusque ton ultime chant
dédié à ce temps
tu n'es pas mort
auteur de notre odyssée
qui a lacéré
toutes les sectes
et la barbe traitresse

déploie ton corps
à perte de vue
dénude la chimère
et les visions rancies
fais ta prière, Carmate,
sur la nation
du pétrole et des masques
debout Hussein l'oriflamme
nous les épuisés
la cendre du pays
demanderons à l'esprit
de prendre congé de son âme
à ton corps notre adieu
à l'obscurité son jour "J"
au Calife
et ses belles odalisques
les allégeances des dévoyés
mais à l'alternative
sa couleur
qui lui échoira
à l'heure où dans tes mains
elle brandira son héritage
et une autre couleur en-sus
qui couvre les champs
l'alternative ira vers toi
dans le chant de l'Internationale
Et Beyrouth
mère des villages et des cités
t'a suivi dans ton cortège de martyr
elle a consenti un moment
pour pleurer Hussein assassiné
quelques larmes
mais par le sang
elle jura fidélité

debout Hussein notre bannière
assiège la ridda(9) qui tempête
les tribus ont investi
la djobba pétrolière
dans une barbe
et sont venues
pour tuer en nous
la portée des sens
elles combattent
la science de naissance
et reproduisent
clonée
la guerre d'extermination
quand leurs desseins
ont été découverts
dénudées
leur débauche et l'odalisque
le dieu des sectaires
ne pouvait admettre
ta survie
ni se complaire
à ta vue
Rawandī (10) de l'ère des Banques
et leur Parlement
Beyrouth pleure le martyr des esclaves
le parfum du Carmate
ta larme emperle
du sel des Zenjs
ton sourire s'irradie
de la Kuffa(11) dissidente
la voix d'Ali(12)
aux déshérités
"unissez-vous,
vous les épaves des batailles
le rebut des royaumes
la graine délaissée
debout!
Mu`âwîya(13) a mobilisé
les siens, ses proches,
les commerçants de la cité
et les anges apostats
debout donc
le Carmate de ces temps
est venu
braise et désir effréné
debout mes frères!
voici Hussein qui établit
une pile de sang
façonnée de vos larmes
des interminables nuits
d'esclaves de marais
d'ouvriers de Beyrouth
et d'épuisés sur le pavé
tout au long de ce pays

que s'étiole
se fane
et crève
sur la barbe infecte
la djobba du pétrole!

ô présent méprisé
comment la mère des cités
recevra-t-elle son fils?
comment coulera-t-elle ses nuits?
qui sèchera ses larmes
et répondra à l'Etat-Secte?
qui protègera le fils
et le sang qui bouillit
contre la folie des tribus
alors que Beyrouth
est pris en sandwich entre les deux?
Beyrouth une fillette entre eux apeurée
réponds Hussein: comment tu t'es tué?
comment tu meurs
toi notre cheikh
notre père réponds
toutes les parties
jouent leurs faux billets
investis dans des boites de nuit
de notre terre qui saigne
ohé, sudiste!
déploie ton corps à perte de vue
et déclare la pharaonisation (14)
rallie-toi aux mains empoussiérées
contre le corbeau qui croasse
ses oripeaux sont tombés
qui masquaient le museau des chacals
ses oripeaux sont tombés
mais non tombé en obsolescence
le masque

Beyrouth
raccourcit les temps
et déclare
la jument rétive
le verset du trône
le pétrole
cibles à abattre
au fur et à mesure
du combat
en dehors de cette oriflamme
bannière ensanglantée
qui éclaire les voies de la commune
et donne son aubade
à une partie qui a pris à loyer
une barbe des âges incultes
et s'est dressée
décrétant la restauration
de l'hégire caduc

nulle part sur terre
et dans la mère des cités
le mépris de la ridda
la hargne des réactionnaires
n'a d'objet
à part nous
père qui a creusé
de notre sang
et des reliefs de nos jours de peine
libéré l'abrégé de nos propos
autorisant le hissement des voiles
sous le pavillon
du Carmate et ses partisans
quand
redressé droit sur les pauvres
le temps a dit:
propriété collective est
la terre
notre mère
et la prise d'armes
magistrature suprême
maîtresse de notre destin
qui fera basculer les rapports
dans le fort de la mêlée

Ohé, sudiste étoilé!
soixante-dix-neuf ans
que tu sillonnes le pays
appelant les gens
à ne faire la prière
que pour leurs bras retroussés
devenus forteresses
déploie ton corps à perte de vue
et déclare la pharaonisation
rallie les mains empoussiérées
contre le corbeau qui croasse
ses oripeaux sont tombés
qui masquaient le museau des chacals
ses oripeaux sont tombés

tu n'es pas mort
quand fut annoncé
ton assassinat
nous étions à préparer l'hymne
et écrire nos versets dissidents
nonobstant les sentinelles dressées
une franche catine de barbe
happe notre chair et les affamés
et huche Yazid(15)
pour se partager avec
la bouchée qui reste

tu n'es pas mort
mais impératif
était ton sang
pour déshabiller le cadavre creux
et faire l'histoire de ce pays
ohé, toi l'enfant, notre cheik(16), notre père
mûri par les épreuves
sceptre des cités
tu es
héritage nôtre
ligne de suture
entre la perspective
et les rêves

notre terre
n'a jamais été stérile
ses zenjs se renouvellent
ses Rawandī
s'allongent
ses Carmates
rythment les pas

de nos valses

debout Hussein l'oriflamme
ton sang se venge
de ceux qui ont prostitué
l'histoire
et cette phase

allons aux déshérités
ici l'épopée
et le Carmate a juré
de venger ton sang
nous mourons
mais pas de répit
dans la guerre livrée
à la classe félonne

aux ennemis leur religion
aux ennemis leur religion
et à nous
indigence et pharaonisation

Chokri Belaid
novembre 1987

Traduction A.Amri
16.02.2013

________________________________________

NDT:

1-
Penseur marxiste libanais, membre du comité central du PCL et grande figure du communisme au Liban et au monde arabe, auteur de Les tendances matérialistes dans la philosophie arabo-musulmane, mort assassiné le 23 novembre 1987, à l'âge de 77 ans.

2- Rappelons ici, parmi tant d'hommages à la mémoire de Hussein Mrawa, celui de Abdeljabbar Eleuch, poète tunisien, que nous avons traduit peu de temps avant l'assassinat de Belaid.

3- Un exemple de ces plateaux de télé inoubliables est traduit en français ici.

4- Contre toute apparente trahison du texte original, dans l'esprit du jeune poète c'est bien "crabe", mot tunisifié et connoté péjorativement, qui correspond à العاربة "al-ariba", terme ségrégationniste par lequel se désignaient autrefois les Arabes de souche arabique, voire mecquoise, par opposition aux Arabes المستعربة "arabisés" venus d'autres contrées, c'est-à-dire rétrospectivement naturalisés.    

5- Zenj (Zendj): en ar. nègres, sont
des milliers d'esclaves qui, sous le califat abbasside, travaillaient dans des conditions pour le moins inhumaines comme ouvriers agricoles dans les marécages du Chott al-Arab. En 869, sous la conduite d'un chef persan, Ali Ben Mohamed, ils se révoltent, s'emparent de Bassorah et menacent Bagdad. Leur soulèvement est devenu une référence dans la culture révolutionnaire arabo-musulmane, comparable à la révolte des communards français.


6- Hamdan le Carmate, leader de l'insurrection des Carmates qui, rassemblant les pauvres et les laissés en compte en Irak, a conduit à l'établissement, dans ce pays d'abord à Al Kufa, puis après le siège, sur l'île du Bahrein actuel et s'étendant au Yémen, d'un Etat indépendant du califat fatimide, première réalisation dans l'histoire humaine d'un régime communiste. Cet État a duré 124 ans, de 899 à 1023.

7- Nous avancions en exergue que ce texte serait "un papier en verve", resté inchangé: les 79 ans attribués à Husein Mrawa, au lieu des 77 vécus, pourrait se révéler comme un autre indice étayant cette hypothèse.

8- البلاد "al-bilad", quoique singulier, a souvent valeur de pluriel en poétique arabe. En ce qui concerne la mobilité du penseur ici illustrée,  Hussein Mrawa a vécu au Liban, en Irak pendant 17 ans et à l'Union soviétique où il a préparé et obtenu un doctorat.    


9- Ridda (recul, défection, rebond) désigne d'abord le mouvement d'apostasie qui a suivi la mort du Prophète. Dans le jargon de la gauche arabe, ridda signifie réaction, attitude réactionnaire.

10-
Considéré comme « Zindīq » (manichéen), Ibn al-Rawandi (827-911) est une grande figure la pensée libre dans le vieux monde arabo-musulman

11- Kuffa (sud de l'Irak) est de tout temps l'épicentre des dissidences politiques à travers l'histoire arabo-musulmane: de Ali Ibn Abou Taleb (cousin et gendre du Prophète) aux Carmates, des premiers chiites à nos jours, elle est le foyer de soulèvements continuels contre le pouvoir central.

12- Ali Ibn Abou Taleb (cousin et gendre du Prophète). Les propos que le poète attribue ici à ce personnage ne sont pas qu'une simple envolée lyrique: Yazid et son père incarnaient le pouvoir du clan "Omaya", l'autorité impopulaire au service d'une élite nantie, alors que Ali ne se distinguait du commun des musulmans que par sa parenté avec le Prophète.

13- Mu`âwîya (602-680) est le premier calife omeyyade. Pour avoir combattu les petits-fils du Prophète, boudé la prière en public, pratiqué la discrimination envers les musulmans non arabes (mawālī), consacré la transmission héréditaire du pouvoir, entre autres points négatifs qui lui sont attribués, ce personnage a acquis un triste renom, que son fils lui succédant à sa mort ne fera que renforcer.

14- Pharaonistaion "فرعنة " semble emprunté plus à l'acception tunisienne du mot qu'au sens que peut connoter Pharaon. "Se pharaoniser" signifie
être combattif, battant, irréductible.

15- Fils de Mu`âwîya (645- 683) et premier successeur de celui-ci au califat omeyyade, Yazid est réputé surtout pour sa débauche d'ivrogne impénitent et la répression sanglante de ses opposants à al Kuffa. A ce propos précis, les chiites et la plupart des musulmans sunnites ne lui pardonnent pas de s'être souillé les mains par le sang du petit-fils du Prophète, Hussein, tué avec un grand nombre de sa famille et ses partisans à Kerbala .

16- Constamment émaillé de références implicites à l’œuvre et à la pensée de Hussein Mrawa, le poème fait allusion ici à l’œuvre autobiographique du penseur: ولدت شيخاً وأموت طفلا Je suis né cheikh et je mourrai enfant