samedi 27 novembre 2010

Ce faste bourgeois qui nous choque et insulte

Faste d'une bourgeoisie tunisienne pourrie: concert royal à Hammamet pour la commémoration de l'anniversaire d'un chien! Des cadeaux féériques, à ce qu'on nous dit: bons d'achats et chèques, sans compter les vêtements et accessoires importés! Et la meilleure troupe musicale du pays pour la sérénade et l'aubade!
N'est pas chien qui veut, ni Tunisien bourgeois qui se ressent pour son clébard!



Un chien tunisien "fête" royalement son anniversaire. La nouvelle parcourt la Tunisie, monte sur la toile, délie des langues. On la doit, en première source, au journal tunisois
l'Hebdomadaire (الأسبوعي ) relayé par Aljazeera dans l'une de ses éditions d'infos maghrébines.

On a demandé à de grands musiciens
, écrit l'Hebdomadaire, réputés comme des valeurs artistiques sûres du pays de donner un concert à la ville de Hammamet. Et arrivés sur les lieux, ces musiciens sont surpris d'apprendre que le concert est dédié à l'anniversaire d'un chien. Celui-ci, trônant sur un fauteuil de style Louis XVI, a reçu pour cadeaux des vêtements et des accessoires de luxe, mais aussi des chèques et des bons d'achat.

La nouvelle n'étonne pas, tellement les échotiers de la gazette mondaine dans notre pays nous submergent d'anecdotes délirantes; néanmoins elle choque, bien plus qu'elle ne peut faire rire.
Elle choque, y compris dans les milieux aisés, parce qu'elle fait partie des signes ostentatoires de la néo-bourgeoisie qui se vautre dans un luxe autant indécent qu'immérité. En fait, et même le Tunisien moyen est capable de faire cette distinction, la bourgeoisie traditionnelle, citadine ou rurale, conservatrice ou libérale, n'aime pas le superflu. Globalement cultivée, éclairée aussi, elle aime certes l'argent et ce qui le rapporte et fait fructifier, en l'occurrence le travail, les affaires. Néanmoins elle n'a pas la folie des grandeurs et n'aime pas l'ostentation. A Djerba, à Sfax, mais aussi à Tunis et ailleurs, il est des archi-milliardaires qu'il serait difficile de distinguer du commun des hommes, dans la rue.

Ce style du paraître sobre, dépouillé, n'est pas celui de la nouvelle bourgeoisie. Il faut dire que, constituée de parvenus pour la plupart issus de souche populaire, cette dernière s'est enrichie à la faveur d'opportunités offertes au lendemain de l'accession de Ben Ali au pouvoir. Si la vieille bourgeoisie doit sa situation à l'héritage et, dans une certaine mesure, à une intelligence de gestion lui permettant d'assurer sa continuité, la nouvelle bourgeoisie, elle, a acquis sa fortune par des spéculations, des passe-droits, une législation autorisant des vols légaux ou des vols tout court, c'est-à-dire en pillant les deniers du peuple.

L'on nous rétorquera que si les clebs de Hammamet et de Carthage ne sont pas moins aisés que leurs pairs dans les pays du Nord, ce serait plutôt un signe rassurant! cela signifie que la Tunisie confirme ses dires officiels, en l'occurrence qu'elle est sur la bonne voie!

Que dire alors, si ce n'est pauvres de nous, Tunisiens non canins! Nous qui pour la plupart ne connaissons d'autre fête que celles des aïds! Ou du التحول المبارك Changement Bénit, selon l'expression consacrée depuis ce 27 novembre 1987!

Le pouvoir en place vient de fêter le 23e anniversaire de ce qu'il appelle pompeusement Ère nouvelle. Au cours de ce quart de siècle placé sous la bannière de ce changement, certes le peuple entend dire quotidiennement que son pays a réalisé un miracle économique. Et il voit pulluler les signes on ne peut plus patents de sa prospérité nationale: distributeurs bancaires à l'affût des poches vides, supermarchés à l'affût des cartes de crédit, agences automobiles à l'affût des gros chéquiers!

La monnaie, en espèces sonnantes, au sens littéral de l'expression, ne circule pas en Tunisie. A l'excepté des pièces réservées aux fakirs d'Allah, les mendiants. Les billets de 10, 20 et 30 volent sitôt trouvés et sortis. Et pourvu qu'on les trouve encore et sorte, الحمد لله louange à Allah! Quant aux billets de 50, parce qu'il en faut pour le pays prospère, 99% des Tunisiens n'en ont pas encore fait l'étrenne. On a beau enseigner au peuple que l'argent n'a pas d'odeur, ce peuple est persuadé que les billets de 50 en ont une. Et tout compte fait, le peuple a sûrement raison!

Voilà une facette du miracle économique tunisien: il y a ceux qui vivent au cocagne et ceux qui vivent en Tunisie.

Des entreprises publiques privatisées au rabais, des terrains publics dont certains classés biens patrimoniaux cédés pour moins d'une obole à des particuliers, les trésors publics détournés au profit d'une poignée de privilégiés, et jusqu'aux deniers des caisses sociales, l'argent du peuple laborieux retranché tout au long d'une vie des salaires de misère pour la retraite et la prévoyance sociale, dilapidés.

En même temps, le peuple voit que ses enfants diplômés, par milliers et milliers, sont au chômage. Et diplômés ou non, par centaines et centaines, les laissés-pour-compte qui se jettent à la mer, brûlent (يحرقوا) comme dit le jargon de ces damnés, dans l'espoir de trouver ailleurs l'eldorado qui les fasse rêver d'un anniversaire de chien!

Ce fossé qui se creuse entre une bourgeoisie pourrie à la moelle des os et une large tranche du peuple saignée à blanc et démunie, cette injustice criante et le luxe immonde d'une classe qui étale effrontément son faste choque et insulte.