mercredi 8 mai 2013

Ishtar, qu'il est bon de te prier! (Jamel Ksouda - Traduction Amri)

للشاعر الصديق جمال قصودة الذي يتأهب لدخول القفص الذهبي..أمنياتي ودعواتي بالمؤبد السعيد في رعاية أحلى ملهمة وسجانة عشتار آلهة الصباح والمساء والحب والجمال والخصوبة وسعادة الشعراء الأزلية
Au poète et cher ami Jamel Ksouda qui s'apprête à faire son entrée dans la cage dorée, mes voeux d'une réclusion à perpétuité dans le bonheur conjugal, sous l’œil bienveillant et vigilant de sa tendre muse et geôlière Ishtar, déesse du matin et du soir, de l'amour et la beauté, de la fécondité et la béatitude des poètes
(C'est pour ton anniversaire, ma bien-aimée.)

Les jours et les nuits se ressemblent, mais ce jour-ci n'a pas de pareil. C'est le jour de la fécondité, de la verdure, de la résurrection, de la vie.

En ce jour, le monde peut être en liesse, se réjouissant de la résurgence d'Ishtar(1) et son printemps exceptionnel. A certains, il peut paraître que le temps est caniculaire et l'aridité a pénétré les articulations et les côtes. Néanmoins,  moi je suis le seul à surplomber le paradis; le nerprun suprême(2) m'obéit au doigt et à l’œil. Et l'univers, tout l'univers, je le tiens dans la paume de la main; j'y plante les doigts comme dans l'argile molle et visqueuse; je le modèle en forme d'une pomme pour le nouveau matin.

Maintenant, je peux étreindre en toi les jardins suspendus. J'en cueillerai des fleurs immaculées et angéliques comme tes yeux. Je les embrasserai assurément. Ne rougis pas d'un pourpre pouvant colorer mon visage pâle. Je surplombe le Tigre et l'Euphrate, alors que le nénuphar couvre la surface de l'eau. Je m'y jette dans l'ébahissement qui s'empare de mon être.

Ishtar, apprête-moi tes tresses. Drape-m'en, drape-m'en! je me meurs de t'aimer!     


Jamel Ksouda
Traduit par A. Amri
08.05.2013


Vincent d' Indy : Istar, variations symphoniques opus 42



Notes:

Le titre original est : Ishtar, qu'en toute année tu sois fécondité!


1- Chez les Assyriens, les Babyloniens et les Sumériens (ancêtres des Irakiens), déesse équivalente à Zeus et Aphrodite.

2 Sedret al-mountaha  سدرة المنتهى est un nerprun mentionné dans le Coran, qui se trouverait à droite du trône divin. Enraciné au 6e ciel et son sommet dépassant le 7e ciel, le nerprun serait l'arbre le plus beau au paradis. D'après le Prophète, des rivières sortent de ses racines, ses  feuilles sont comme les oreilles des éléphants et ses fruits comme les jarres.

Pour le même auteur sur ce blog:

Jamel Ksouda Et Mohamed Bhar: hommage à Belaid: le sang à étreindre


Au gré du flux - Par Tounès Thabet


Photo Saadia Mosbah
Longtemps, beaucoup de Tunisiens imaginaient que le racisme est un mal qui ne s'accommode pas du "tempérament national". Longtemps, ces Tunisiens imaginaient que la Tunisie a quelque chose de cubain en matière de tolérance et de fraternité interraciale.
Et puis tout récemment, ces Tunisiens se font dessiller les yeux sur une réalité diamétralement opposée à leur croyance. Un témoignage de Saadia Mosbah leur révèle que le racisme est la soupe quotidienne des Noirs tunisiens. D'autres témoignages suivent et l'ampleur de la peste se révèle au delà de ce qu'on pourrait imaginer.

La réaction de nombreuses plumes ne se fait pas attendre. Dont Tounès Thabet, auteure de l'article ci-dessous, que je remercie de m'avoir prévenu à ce sujet dont j'ignorais moi-même la gravité. ( Ahmed Amri - 8 mai 2013)

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Le racisme, réalité bien amère
«Personne ne vient au monde en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, de son passé ou de sa religion. Si les gens peuvent apprendre à haïr, on peut leur enseigner à aimer, car l’amour nait, plus naturellement,, dans le cœur de l’homme que son contraire. » Nelson Mandela

Quand le discours haineux remplit l’espace de son tintamarre et s’attaque à une communauté qui a du mal à se défendre contre des propos injurieux et avilissants, on s’interroge sur le silence de nos gouvernants qui refusent d’entendre les revendications des citoyens à part entière. Les plaintes se multiplient, les protestations aussi car le temps de l’omerta est révolu. L’unique acquis de cette révolution est la libération de la parole. Les murs du silence ont été brisés et, désormais, les personnes de couleur noire feront entendre leurs voix.  

Le terme de « minorité » à connotation péjorative et dépréciative, en lui-même, est une insulte à l’égard de citoyens égaux à la majorité à laquelle ils appartiennent de plein droit. Cette discrimination est restée tabou pendant des décennies à cause du sort qui était réservé à la population noire, trop souvent, issue de milieux modestes,  privée d’éducation, de l’accès à la scolarisation pour des raisons économiques, surtout. Mais, même ayant acquis des diplômes, certains n’ont pas pu occuper des postes de responsabilités alors qu’ils en ont les compétences. Vivant, souvent, géographiquement, à part dans certaines villes et quartiers, cette communauté continue à endurer un racisme déclaré ou latent. Il suffit de voir, sur les réseaux sociaux, les insultes et les injures dont sont victimes ceux qui militent pour la cause de la population noire.


Notre langue suinte ce racisme hérité des générations antérieures à travers des termes et expressions dégradantes et discriminatoires extrêmement blessantes  pour les victimes de la marginalisation. Certains  ne réalisent pas la portée de ces termes trop banalisés, devenus transparents pour ceux qui les utilisent, mais si avilissants pour ceux à qui ils sont destinés.
Nombreux sont ceux qui sont dans le déni du racisme, aussi bien les victimes qui refusent de voir les faits et ne réalisent pas la gravité de ce phénomène, que les autres qui persistent à croire qu’il n’existe aucune discrimination vis-à-vis de cette population. Certains réagissent même de manière violente en accusant ceux qui en parlent de « mensonge », de « dramatisation ». D’autres vous regardent, étonnés d’apprendre que dans une région du sud, il existe un cimetière pour les noirs ou que sur certaines cartes d’identité figure des références racistes qui devraient disparaitre. D’autres, enfin, découvrent la souffrance d’enfants, dans la rue ou à l’école,  face au rejet et à la discrimination.


Face à ce phénomène indéniable et indignant, des associations se battent, depuis quelques années, afin de faire entendre la voix de la population noire : informer, faire prendre conscience de la gravité de ce phénomène, s’indigner, protester, condamner les faits racistes… Parmi elles : «  M’NEMTY » qui se mobilise particulièrement, présidée par Saadia Mosbah, militante acharnée pour cette belle Cause qui se bat avec d’autres membres, non moins enthousiastes et déterminés que cette dame au beau sourire, au verbe percutant et à la volonté inébranlable. On recueille les plaintes des victimes de ce racisme pernicieux, on mobilise et on convainc, on soulève des questions… Saadia croit à ce Rêve merveilleux d’un pays où les citoyens seraient égaux sans distinction de couleur. Engagée dans cette lutte, elle se bat pour inscrire, dans le projet de la Constitution, le principe de lutte contre toute forme de discrimination et la pénalisation des actes racistes, une loi antiracisme qui protégerait les victimes et leur permettrait de se défendre contre les maltraitements qui se banalisent. Un combat parmi tous les autres, non moins important dans cette Tunisie en devenir. Un combat pour le droit à la citoyenneté à part entière, pour le droit au respect, à l’estime et à la dignité. Un combat contre l’humiliation qui engendre l’auto humiliation. «  Une loi ne pourra, jamais, obliger un homme à m’aimer, disait Martin Luther King, mais, il est important qu’elle lui interdise de me lyncher. »


Ce combat engagé par les concernés, mais qui ne l’est pas ? Un combat pour réconcilier un pays écartelé par des divisions douloureuses et qui doit protéger les plus faibles, car ils sont chez eux. Saadia Mosbah déclare qu’il est vital d’éduquer les jeunes générations et de leur apprendre l’amour de l’autre différent. Il est temps de se dire les vérités tues avant qu’elles ne deviennent vénéneuses.

Tounès THABET

Mercredi 08 mai 2013

Cet article a été publié au journal le Temps en date du 08.05.2013. Merci du fond du cœur à Tounès Thabet de nous avoir autorisé à relayer le quotidien le Temps sur ce blog. 






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Le 8 mai 1987, meurt sous la torture Nabil Barakati

Le 8 mai 1987, meurt sous la torture Nabil Barakati, âgé seulement de 26 ans.
Instituteur communiste et militant de l'UGTT, Nabil Barakati a été arrêté une semaine plus tôt alors qu'il
distribuait dans la ville de Gaâfour un manifeste du POCT (Parti ouvrier communiste tunisien), à l'époque contraint de militer en clandestinité faute de reconnaissance officielle.

Tout au long de la période de son arrestation, Nabil Barakati a été soumis à la pire des tortures afin qu'il livre les noms de ses camarades dans la région. Résistant jusqu'au bout, seule la mort a pu le délivrer de la hargne de ses tortionnaires.

Mais quand on a un cadavre sur les mains, la police la plus assurée de l'impunité ne s'empêcherait pas de trembler pour telle ou telle tête pouvant tomber des suites d'une pareille bavure. Pour maquiller leur crime, les tortionnaires ont tiré une balle dans la tempe du martyr, mis le pistolet entre ses mains et jeté le cadavre non loin d'une voie ferrée à la sortie de la ville. En même temps, ils ont fait courir le bruit que Nabil Barakati a réussi à s'évader du commissariat en s'emparant du pistolet d'un brigadier. Ils croyaient pouvoir accréditer de la sorte la thèse d'un suicide, mais même au théâtre de l'Absurde une telle invraisemblance ne peut se défendre: on ne s'évade pas d'une manière tout aussi spectaculaire pour se donner immédiatement la mort.

Quand la population de Gaâfour a découvert le cadavre, des émeutes ont eu lieu et les tortionnaires n'ont dû leur salut qu'à la faveur d'une évacuation musclée par l'armée. Durant deux semaines, bien que la ville ait été placée sous couvre-feu, les manifestations réclamant la justice pour le martyr n'ont cessé de sillonner les rues.

Depuis, pour les amis de Nabil Barakati et les défenseurs des droits de l'homme le 8 mai est devenu journée nationale de la lutte contre la torture.

A.Amri
8 mai 2013

Le 8 mai 1945: victoire des Alliés ou carnage des Sétifois?


« Ohé, fonctionnaires, ouvriers, colons, hommes, jeunes gens et même vous, femmes d’origine française, maltaise, italienne, espagnole, ou tout autre- qu’importe ! pourvu que vous soyez Européens, venez ! [...] Unissez-vous ! Venez au salut de vos privilèges aujourd’hui menacés. Accourez donc ! Voici des révolvers, des fusils, des mousquetons, des mitrailleuses en nombre ! Choisissez, prenez, armez-vous au nom du colonialisme généreux et humain et tuez-nous tous ces Arabes, ces vaincus de 1830, ces va-nu-pieds, ces haillonneux, ces ventres creux, faits pour vous servir et qui osent maintenant parler de droit des gens, de dignité humaine et poussent la prétention jusqu’à vouloir être nos égaux et vivre comme des hommes sur cette terre d’Algérie qui doit nous appartenir pour l’éternité» ( Achiary, sous-préfet de Guelma, 10 mai 1945)1

Le 8 mai 1945, au moment où l'Europe fête la victoire des Alliés sur l'Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre mondiale, au moment où le Premier ministre britannique Winston salue la foule à Londres et le le Général de Gaulle annonce par radio la bonne nouvelle aux Français, Sétif en Algérie "fête" tout autrement la victoire contre le nazisme.

En ce triste jour sétifois, pour avoir manifesté dans la rue avec un drapeau algérien, un jeune homme est tué par le tir d'un policier. La réaction des Sétifois ne se fait pas attendre. Des émeutes embrasent la ville de Sétif d'abord et s'étendent vite vers d'autres zones de Constantine, Guelma et Kherrata surtout. Elles s'étalent sur plusieurs jours.

Bilan: près de cent Européens ont trouvé la mort. Mais combien d'Algériens au juste ont été tués? Et pourquoi un tel massacre?

Les chiffres varient selon les sources. Alors que les autorités françaises de l'époque fixent à 1165 le nombre de morts autochtones, un rapport des services secrets américains datant de 45 note 17 000 morts et 20 000 blessés. Selon le gouvernement algérien, il y aurait 45 000 morts.

Quoiqu'il en soit, la boucherie semble avoir atteint son point

culminant le 10 mai à la ville de Guelma. Et elle avait pour principal instigateur le sous-préfet de cette ville, Achiary. C'est lui qui -après avoir proclamé la ville en état de siège- a distribué des armes aux Européens et appelé ceux-ci à faire la chasse aux "ratons". A ses administrés, il demande de liquider, dit-il, "ces va-nu-pieds faits pour nous servir, qui osent parler de dignité humaine et qui poussent la prétention jusqu'à vouloir être nos égaux et vivre comme des hommes sur cette terre d'Algérie qui doit nous appartenir pour l'éternité”.2

Et l'appel a été suivi pour la triste gloire du 8 mai 1945. Fêtes en France et en Grande Bretagne. Et deuils et colère sur la rive sud de la Méditerranée. Un massacre qui rappellera aux Algériens, aux Berbères, aux Arabes, aux Africains que la victoire sur l'Allemagne nazie, malgré le sang maghrébin et africain versé pour la libération de la France, n'est pas la victoire de l'humanité.


«C'est en 1945 que mon humanisme fut confronté pour la
Kateb Yacine, écrivain algérien
première fois au plus atroce des spectacles. J'avais seize ans. Le choc que je ressentis devant l'impitoyable boucherie qui provoqua la mort de plusieurs milliers de musulmans, je ne l'ai jamais oublié [...] A Sétif, se cimenta mon nationalisme.»
3   Kateb Yacine

 

« 1945, l'Armistice. La France célèbre la cérémonie de sa victoire dans la joie. Mais la promesse pour la liberté de l'Algérie fera l'objet d'une autre célébration, noyée celle-là dans le sang de milliers d'Algériens. Les localités de Sétif, Guelma, Kherrata, Ain-Abessa, Ain-Kebira, Ain-Rouah furent le théâtre d'un génocide mené par des forces militaires auxquelles s'étaient jointes des milices de fermiers européens qui n'hésiteront pas à massacrer sans distinction enfants, femmes et vieillards...»4 Abdelkader Benarab



A. Amri
08.05.2013

=== Notes ===

1- Guelma- La ville martyre, les hécatombes: premières exécutions et intervention de l'aviation sur dknews-dz.com

2- Ibid.



3- Cité par Boucif Mekhaled « Chroniques d’un massacre 08 mai 1945.Setif, Guelma, Kherrata. Syros. Paris.1995

4- Abdelkader Benarab, La bataille de Sétif, roman, L'Harmattan, 2011, p. 5