dimanche 17 octobre 2010

Celui qui injuriait sa mère par amour du sein nourricier (2)

Celui qui injuriait sa mère par amour du sein nourricier (1)

Quand la Coquine fut partie, le sort de Boucetta ne varia pas d'un iota. Il dut même régresser pour quelque temps, contrairement à toutes les attentes -à supposer que Boucetta ait attendu quelque chose de ce départ- et aux promesses de l'indépendance naissante.

D'abord, alors qu'il n'a demandé à personne qu'il soit libéré, Boucetta fut des premiers frappés par l'état de grâce qui veut que toute indépendance nouvellement acquise soit fêtée par l'ensemble des citoyens, sans exclusivisme aucun ni exclusion. Les fellaghas et les politiques, d'abord, honneur oblige! puis les petits droit-commun condamnés à moins de trois mois, les gros droit-commun qui n'avaient plus que trois mois à purger, les quelque chanceux droit-commun atteints de maladies mortelles, dont on évaluait l'espérance de vie restante à trois mois et, enfin, quels que soient leurs délits et peines, tous les Habib et les Bourguiba, même s'il fallait corriger quelques noms pour en gratifier l'Indépendance, étaient libérés le même jour que la Patrie.

Dans ce large mouvement de désembastillement marquant l'avènement de l'ère nouvelle, on libéra donc Boucetta et, en grande pompe, on lui fit cadeau d'un petit drapeau national flambant neuf. C'était la première fois de sa vie qu'il touchait un drapeau. Rouge, avec son croissant blanc et la belle étoile au milieu. Boucetta l'avait tourné et retourné pour voir s'il n'y avait pas une poche fermée d'une ficelle quelque part, car la bourse tardait à venir depuis qu'il était libéré, mais il ne vit ni ficelle ni poche ni billet épinglé sur l'étoile ni pièce sonnante qui pût appesantir ce joli présent. Et puis c'était si petit, moins d'un empan, en tout et pour tout! Boucetta aurait quand même aimé que ce cadeau d'indépendance fût au moins aussi grand qu'une serviette, ou même un mouchoir de poche, mais son drapeau d'étrennes ne pourrait même pas faire une bourse pour y mettre le pécule du caoua.

"Par là, Boucetta!" que lui cria une sentinelle.
On l'aligna, la face au soleil, à côté des autres libérés massés devant la prison, en attendant que des véhicules spéciaux, réquisitionnés pour ce grand jour, viennent conduire tout le monde, fellaghas et patriotes en tête, vers la grande place de l'Indépendance. C'était là que la Patrie allait lui offrir lui et ses frères fellaghas, lui dit-on, le tribut de son regard pour les éminents services qu'ils ont rendus à la nation.

Boucetta qui ne savait pas jusque-là qu'il était fellagha avait beau chicaner, beau dire qu'il voulait rester à côté de son grabat et pas loin de son bol de soupe, pas un de ces enragés de l'indépendance ne voulait l'entendre ni croire un instant qu'il fut sincère. Et puis, sincère ou pas, la Patrie lui était redevable de son soleil nouveau et l'invitait en ce jour de gloire à recevoir son dû. Aucun résistant ni politique n'était aussi méritant que lui, et les papiers attestant tel mérite, les dossiers, les annales d'affronts qu'il avait fait subir à la Coquine, le compte total de nuitées loin de la famille, des amis, de la chaleur et du confort de son foyer pour l'amour de la Patrie, autant de preuves patentes feraient de Boucetta le méritant des méritants, le premier décoré de l'Ordre de la République, sitôt celle-ci proclamée. S'il voulait un permis de louage, le Parti le lui accorderait en priorité. Une licence de tabac ou d'alcool, personne ne l'aurait avant lui. La carte du Parti, il l'avait déjà, qui n'attendait que le versement de deux francs pour qu'on la lui mette dans la poche. Mais dans l'immédiat, en ce jour mémorable de liesse nationale, la Patrie voudrait le voir de si près, le couver des yeux, le serrer contre son sein, l'étreindre à la fois comme fils et amant, imprégner ses narines et poumons de sa chaleur et son parfum virils et lui dire:" Boucetta, tu m'as tout donné; alors prends tout à ton tour et lève haut la tête!"
S'il voulait faire le pitre, l'humble patriote, ce n'était vraiment pas le bon moment. La Patrie voudrait dédommager les héros un tant soit peu des sacrifices consentis pour elle et faire la fête avec eux. Sans eux, quel sens à la liesse?
Boucetta, le peuple en a décidé ainsi, serait le premier amant fêté sur la place de l'Indépendance, le récipiendaire numéro un des honneurs dus aux anciens combattants.

"Et le pécule du caoua, frères du cocuage?"

Boucetta avait beau articuler et répéter la question, les libérateurs des héros de la nation qui l'avaient déjà embarqué sur un grand camion militaire n'étaient plus là pour l'entendre ou lui faire le moindre écho.
"Gloire aux fellaghas!" qu'il entendit seulement, en guise de pécule sonnant! Et le camion démarra dans un nuage de poussière et de fumée, hoquetant, toussotant, pétaradant et tressautant sur la première goudronnée qui, le matin même, s'appela rue de l'Indépendance. Après avoir paradé tout au long de cette rue, encensant de son pot d'échappement ce beau matin du pays indépendant, il vira à droite. C'était l'avenue de l'Indépendance. Puis à gauche vers le boulevard de l'Indépendance. Une heure plus tard, fumant comme le char de l'enfer et pétant de plus belle, il était arrivé enfin à la Place de l'Indépendance.
"Gloire aux fellaghas!" clamait la foule. Et l'on invita Boucetta et ses frères d'armes, à travers l'encens du moteur moutonnant jusque sur la cime des palmiers, à daigner descendre pour se joindre aux invités du premier rang. "Honneurs aux Résistants!" criaient les hôtes. "Youyou! youyou!" explosaient des gorges féminines, tandis que de jeunes filles parées de leurs plus beaux atours mitraillaient de fleurs de jasmin les Résistants descendus de leurs chars.
"Honneurs aux Résistants!"

Et en fait d'honneurs, Boucetta et ses frères d'armes furent comblés. Placés au premier rang devant une grande estrade tapissée et un beau pupitre de toute part entouré de drapeaux, de banderoles et des photos du Combattant-Suprême, ils eurent à applaudir pas moins d'une douzaine de caïds, tous bien propres et frais, tous bien enflammés et beaux parleurs, qui s'étaient relayés pour annoncer à la foule l'indépendance du pays et ce que cela signifie. Et les vivats de la foule, acclamant Bourguiba cité par chacun de ses représentants, donnaient encore plus d'ailes à la verve de ces orateurs que le Combattant-Suprême, ne pouvant être à Tunis et dans le reste du pays en même temps, avait délégués en personne pour le représenter, dans cette forteresse du combat et du patriotisme, auprès du peuple.
"Et le pécule du caoua, frères de la patrie indépendante?"

Boucetta s'était bien avisé de parler comme les caïds, ayant sans doute réalisé entretemps que la belle époque du beau parler qu'il avait était peut-être révolue.
Néanmoins caoua et son pécule ne se faisaient pas entendre. Ni les discoureurs ni la foule qui n'arrêtaient, les uns de promettre les usines, le blé, l'or, la santé, le décollage, sans oublier les droits, la justice, l'égalité et les libertés, l'autre d'applaudir chacune de ces promesses empochées comme des bons de trésor, et d'entonner, toutes les deux minutes, l'hymne de la révolution, n'avaient entendu la petite phrase de Boucetta. Lui qui réclamait son pécule avant tout autre gage ou promesse mais ne recevait que bribes de discours et salves d'applaudissements fut vraisemblablement, en ce jour et lieu de liesse, le premier Tunisien indépendant à déchanter si rapidement. Non seulement l'indépendance lui volait son pécule, mais le rétablissait en même temps dans sa condition de SDF.

Dès qu'il put se frayer un chemin pour fausser compagnie aux patriotes et leur peuple en fête, Boucetta alla droit vers l'impasse de l'Indépendance, cherchant la première taverne qui ne fût pas de la fête, décidé à faire valoir ses droits d'ancien client et, si besoin, d'ancien combattant pour avoir à boire.

"Si ça se trouve, disait-il à part soi, aujourd'hui, c'est la tournée du patron. Une indépendance, pardi! ça s'arrose, patriotes. Comme le henné. On ouvre les vannes, et hop! allez, les bourriques, l'oasis, le cactus, les clebs, les chameaux! tout le monde à l'abreuvoir! et c'est la caisse de l'Indépendance qui paye. On devrait crier ça sur les toits, les minarets, les palmiers! Peuple, nation, à vos gardes! qu'un rouquin pur abreuve nos sillons! Citoyens, citoyennes, aux tavernes! Tournée de la patrie, par Allah! allez tout le monde ses trois kils! et n'oubliez pas de revenir demain! et après-demain! sept jours qu'il faut le faire téter le peuple, vendredi inclus! même les bigots, faut leur servir chacun ses trois kils de rouquin! tu veux prier, frère? viens par-là, d'abord! fais tes ablutions et pinte! Au corsaire, mon pote, à la bonne franquette! verse-s-en un peu sur la barbe, des fois qu'il y a un pou là-dedans, ça picole aussi un pou. Et puis deux petites larmes pour les bacchantes aussi, pardi! Dis-moi, c'est pas beau l'indépendance? Frères indépendants, buvez et lavez-vous de vos péchés! le rouquin pour les anciens combattants! la boukha pour les amoureux et les cocus! la bière pour les nanas! et kémia (1) pour ces bons et joyeux drilles, garçon, kémia pour le peuple! fèves et pois-chiches au cumin! envoie la soucoupe! des œufs durs et des trillias!(2) envoie la soucoupe! hergma (3) et bouzallouf, (4) envoie la marmite! Attention, personne qui paye, j'ai dit! la patrie l'interdit. En ce jour solennel où le peuple sort de sa longue nuit de soif, que la Patrie abreuve ses enfants!
Allez, Habib, faut dire ça à la radio! Envoie le Communiqué de salut public! ça peut pas attendre. On avise au plus pressé aujourd'hui. On dérouille le cœur et la gorge au peuple. Ensuite, on décolle en douce!"



A suivre...



A. Amri
16.10.10

1- Amuse-gueules servis aux bars et généralement gratuits.
2- Rouget de Provence (poissons).
3- Plat populaire à base de pied de veau.
4- Tête de mouton rôtie.