jeudi 21 mars 2013

Au fil des mots que les maux enfilent


Il y a des maux en nous incubés et incurables, qu'aucune panacée, chirurgie sélective, microchirurgie ou médecine de charlatans ne peuvent déloger de leur terrier. Parce que séquelles de vies mortes enfouies dans notre  univers sensible, débris de glace refoulés dans l'inconscient. Ils ne parlent pas ni n'élancent pour celui qui ne les entend pas, ne les soupçonne pas. A qui fasse de l'introspection son troisième œil, au toubib de soi qui dissèque ses mots, il les voit comme des bactéries fourmillant sur sa peau, tout aussi nombreuses, si ce n'est plus, que les pores de celle-ci. Il les sent rouler sur les papilles de sa langue, goûte au fondant de leur loukoum -amer- dont il avale des cubes et des cubes. Il en voit des essaims de guêpes voltiger autour de son nez, que les narines aspirent en reniflant, telles les pincées de neffa, le tabac à priser -fort- que l'aiguillon et son feu rendent piquant. Dans les yeux, ce sont des ballets, des carnavals, des saturnales de guêpières dont on ne se sature jamais. Et pour l'oreille, chants de fêtes foraines, appels et rappels de démons de succubes réclamant leur dû. 

Quand l'art, la poésie, l'écriture sous toutes ses formes s'en mêle, et que le prurit des mots accolés à leurs maux en emmêle des fils qu'il démêle dans le magma informe de l'inconscient, à se tâter ou gratter tel ou tel point du sensoriel, ce sont des grappes de mots et les pampres  de leur homonyme qui tirent de sa pointe la plume..afin que celle-ci les tire!

Il y a des maux disséminés sous la crête de nos papilles. Par légions. Postés en avant-garde pour
alerter nos sens. Dedans la nervure de la langue, sous l'émail des dents et sur les lèvres. Avec un ingénieux système de communications entre eux et, réparties dans le reste du corps, les autres unités de  surveillance sensorielle. Des réseaux, des câbles et des antennes, des stations de relai et des satellites. Pour soumettre chaque mot, pensé ou dit, lu ou écrit, à l'examen introspectif du mal qui le concerne. Et tel mal couvre alors son sens, non plus tout à fait comme un mal. Mais comme un mâle.
Puis poste le sens à l'outil de l'artiste qui s'en saisit: plume,  pinceau, corde musicale ou tout autre moyen d'expression artistique, reçoivent ainsi chaque jour des milliers de ces mots fécondés par leurs maux, qu'ils enchâssent dans l’œuvre de création.

Ainsi en nous les maux qui président aux mots.
Leur liquide séminal, leur graine de semis, le germe fécondateur. Et l’œuf qui s'en insémine, le fœtus qui sort de leur tissu. Sans quoi le mot ne naisse ni vive. Comme la terre sans la pluie. Et vice versa. Gaïa sans Ouranos. Et vice versa. Le projet maternel sans le paternel projet pour faire vie commune et la vie.

Il y a des maux qui -sortis de telle union entre deux projets de fécondation croisés- sont  aux mots frères jumeaux. D'autres cousins ou copains. D'autres encore à leur homonyme synonyme de l'âme sœur.  Le complément de la partie, la partie du tout indivis.

Il y a des mots et des maux qui s'aiment depuis l'état fœtal. S'ils ne naissent pas inséparables comme le couple d'oiseaux portant le nom, s'ils sortent de leur terre matricielle coupés en deux, seraient-ils jetés l'un au pôle nord et l'autre au sud polaire, telles les deux moitiés de l'androgyne mythique jetées chacune à l'extrême bout de l'univers, et chaque bout à l'autre diamétralement opposé, ils surmonteraient les blessures et les saignées, viendraient à bout des dieux qui les avaient séparés, vaincraient montagnes, mers, déserts et les océans pour émerger chacune de son horizon et crier:  j'y ai cru. Et je te ressaisis!


Il y a quelquefois entre les deux juste une amitié.
En tout probe, qui n'a rien à se reprocher, spontanée comme tant d'amitiés authentiquement vécues.
Avec parfois ses hauts et ses bas. Ses joies et ses peines, ses dépits et ses enchantements, à telle ou telle croisée de chemins. Ou sans peine aucune ni rien quelquefois aussi. 


De temps à autre, sans que les maux ni les mots n'en soient prévenus, parce qu'il y a toujours des zones floues dans pareille relation, une amitié  plus tendre.
On la voit émerger petit à petit de la zone d'ombre, plus débordante, et plus réservée aussi quelquefois. Et quand les mots ou compères interrogent cette réserve pas coutumière, le débordement qui intrigue, que la tendresse passe aux aveux, l'amitié comprend alors qu'elle est en train de glisser sur une pente savonneuse.
Les maux et leurs mots, par une complicité qui ne dit pas son nom, ignorent au début. E
t quand la tendresse persiste, quand elle insiste, quand elle monte sur ses ergots, ils la rabrouent vertement et désavouent.

Il y a tant de tendresses martyres qui, pour avoir soupiré à plus fort que l'étreinte de l'ami(e), et plus franc, sont jetées dans un caveau. Puis murées sous la chape en bitume.

C'est là que les amis qui autrefois se disaient frère et sœur, habituellement spontanés et ne se cachant rien,
apprennent petit à petit à ne plus tout se dire, à garder chacun sa part amère pour son jardin secret. C'est là qu'ils commencent, au fil des amputations réductrices auxquelles ils soumettent les désirs jugés impossibles,  à se mentir. Par tous les pores, les mots de l'amitié ne respirent plus que le mensonge. Et le désir impossible qui s'élance, élançant simultanément les côtes qui l'enferment, le dit à l'amitié: tes avocats mentent effrontément.

Et dans ces zones qui cessent ainsi d'être floues, où les mots et les maux
se recouvrant entièrement deviennent grammaticalement paire de synonymes,  se tissent souvent des tragédies que la plume ne dit pas. Par noblesse d'âme, par respect de soi ou de l'autre, par souci de préserver la relation dite fraternelle. 


En pareil cas, soupirer à plus fort que l'étreinte de l'ami(e), et plus franc
, devient presque inceste.


A.Amri
21.03.13