mardi 29 mars 2022

Lettre de Ahmed Manai au Président Kais Saied à propos de la Syrie (Traduction)

 

 Ouardanine, le 15 mars 2022

Monsieur le Président de la République Tunisienne,

Je vous adresse d’abord, dignes de votre rang, mes salutations.

Il y a trois ans, plus exactement le 9 février 2019, le hasard nous a réunis dans le hall d’accueil d’une
chaîne de télévision en cours de création, tous deux invités par la journaliste Mme Laila Attia Allah. Mon audience avait été enregistrée, quoiqu’à ce jour pas encore diffusée, et j’attendais d’être ramené chez moi, tandis que vous, vous venez à peine d’arriver et votre audience n’a pas encore débuté. Nous nous sommes assis pendant plus d’une heure ensemble et nous n’avons pas beaucoup parlé. Vous étiez si réservé, non sans un certain air altier comme si vous vouliez prévenir ainsi tout échange avec moi. Toutefois, si j’avais imaginé que vous deviendriez un jour Président de la République tunisienne, je vous aurais parlé de ce dont je traite par la présente, car c’est ma préoccupation depuis onze ans.

Kaïs Saïed

La question concerne les relations diplomatiques tuniso-syriennes, qui ont été rompues il y a dix ans, et la nécessité de les rétablir, car je pense que le peuple le souhaite, même si je ne l’ai pas consulté à ce sujet.   

J’ai déjà écrit à ce propos à messieurs l’ex-président provisoire et le ministre des Affaires extérieures dans le gouvernement provisoire de l’époque, quand bien même cette dernière correspondance était implicitement adressée au beau-père de tel ministre, Ghannouchi, dont la main mise sur le pays avait atteint un degré tel qu’il déclarait, immédiatement au lendemain des élections législatives de 2011, que la Tunisie allait renvoyer les ambassadeurs de Syrie et du Yémen et délivrer les locaux de leurs ambassades respectives  à   l’opposition des deux pays concernés. Ghannouchi n’était alors que chef d’un parti qui a remporté la majorité électorale.   

J’ai écrit également au chef de parlement et aux députés. Puis en co-auteur avec la militante Hend Yahia, j’ai encore écrit au défunt président Béji Caïd Essebsi, à son ministre des Affaires extérieures ainsi que, par trois fois, au président turc Recep Tayyip Erdoğan. Ce dernier était ce que l’on peut appeler une vieille connaissance, lui ayant rendu visite à Istanbul à la tête d’une délégation internationale en date du 18 mai 1998. C’était à la fois pour le soutenir alors qu’il faisait face à un procès martial, et pour lui faire part de mon désaccord car il a impliqué son pays dans une guerre d’agression contre la Syrie.

Il est donc tout à fait naturel que je vous écrive à votre tour, votre Excellence étant le Président de la république tunisienne, même si je constate qu’actuellement, vous êtes bien plus préoccupé par les soucis de semoule, de farine, d’huile subventionnée, que des problèmes internationaux. Cependant, ces soucis d’ordre intérieur, si importants soient-ils, ne sauraient s’accaparer en exclusivité l’attention d’un président de la république. Quoiqu’il en soit, le devoir me somme de vous écrire, d’autant que je suis d’ores et déjà certain que vous serez le dernier président tunisien que j’aurais interpellé à ce sujet.

Prémices [de la tragédie syrienne]

À la mi-mars 2011, des manifestations, des émeutes et des violences ont éclaté dans la ville de Deraa, dans le sud de la Syrie, à la frontière jordanienne. Cela a commencé à l’instar de ce que connurent de nombreux pays arabes, à commencer par la Tunisie ; puis la contagion s’est rapidement étendue aux villes, villages, zones rurales et de nombreuses bourgades de Syrie. La violence s’est accrue et ses victimes allaient croissant, déplorées aussi bien du côté des civils, des universitaires, des étudiants et autres catégories, que du côté des forces de l’ordre gouvernementales, avec, notamment, de nombreux assassinats ciblant des soldats et des policiers. Puis les violences ont atteint leur paroxysme lorsque, au mois de juin, un attentat à la bombe, le tristement célèbre massacre de Jisr al-Choghour, a ciblé une caserne, tuant pas moins de cent vingt membres de la sécurité.

Mission d’observation arabe

A travers une démarche unique dans l’histoire de la Ligue arabe, le Conseil des ministres arabes des Affaires étrangères a approuvé une initiative concernant la Syrie, et ce dans le but d’aider ce pays frère à résoudre au plus tôt sa crise politique. Cela a été fait, et les observateurs arabes ont accompli ce qui leur avait été confié, puis ils ont rendu un rapport à la fois objectif, professionnel, honnête, complet et équilibré, lequel a été soumis par le chef de mission au Conseil de la Ligue le 17 janvier 2012. Le rapport conclut entre autres que les autorités policières et militaires syriennes n’ont eu recours au tir que pour riposter en légitime défense à des éléments armés. C’est probablement ce constat qui a dû enrager certains pays, lesquels avaient hâte de mettre en œuvre la destruction de la Syrie, ce qui les a incités à enterrer le rapport d’une part, et d’autre part accélérer le renvoi de l’affaire devant Conseil de sécurité, espérant que ce dernier légifèrerait dans le sens qu’il avait suivi auparavant au sujet de la Libye. Mais cette tentative a lamentablement échoué, comme vous le savez, à cause de l’utilisation par la Chine et la Russie du véto.     


J’étais l’un des membres de la mission, je suis Ahmed Manaï   

J’étais l’un des cent soixante membres de l’expédition, et le rapport que la Ligue arabe a dissimulé m’a été envoyé par e-mail par mon regretté ami, Dr Qais Al-Azzaoui, à l’époque représentant de l’Irak à la Ligue arabe. Je l’ai découpé en trois séquences [en vue de le faire traduire], envoyant l’une à mon ami Safouane Grira à Paris -personnage que vous connaissez bien puisque vous avez assisté à sa cérémonie de son mariage, une autre à l’ami algérien Omar-Al-Mazri à Aix-en-Provence. Et j’ai conservé la dernière séquence pour moi. Au bout de deux jours, la traduction française était prête ; et le site de l’Institut tunisien des relations internationales l’a publiée, puis à partir de la version française, le texte a été traduit en diverses autres langues.

Le 5 février, la Tunisie a rompu ses relations avec la Syrie, expulsé la délégation syrienne de Tunisie et invité notre ambassadeur à Damas à revenir au pays, laissant notre diaspora en Syrie à découvert, sans protection consulaire. Le 24 février 2012, la Tunisie accueillait le symposium de ce que l’on a convenu d’appeler « les Amis de la Syrie ». Or ce dont personne ne doute, c’est que pas un Etat, un seul de toute cette clique internationale d’imposteurs, ne pourrait soutenir la grotesque usurpation d’identité. Ces tristes saltimbanques réunis audit symposium -est-il besoin de le rappeler ? ont été tour à tour racoleurs et commanditaires -en Orient comme en Occident- de légions de terroristes, instructeurs militaires de ces légions, bailleurs de fonds les entretenant sur un grand pied, pondeurs de fatwas sanctifiant pour leur « noble cause » même l’insensé [prostitution jihadiste], et propagandistes dévoués -officiels et leurs médias- de telles hordes du chaos. Tous se sont ligués pour détruire la Syrie, tous ont œuvré à démanteler son Etat. J’en veux pour exemple l’aveu de l’ex-chef de gouvernement qatari que son pays a dépensé cent trente-cinq milliards dans les basses manœuvres visant à faire tomber la Syrie. Mais…

Dix ans de guerre planétaire contre un peuple magnanime

 Cent trente pays enthousiasmés, des plus grands aux plus nains, tous égaux et se valant en criminalité, ainsi que les ignobles organisations terroristes wahhabites et fréristes, se sont réunis en Tunisie pour ourdir le plan d’attaque contre la Syrie. Et c’était à dessein de renverser son État, profaner sa terre, disperser son peuple et s’emparer de ses ressources. S’ensuivirent dix ans de guerre des plus sale où tout fut permis : les tueries, les destructions d’infrastructures et de tout, le boycott économique et financier, les « pactes » implicites de famine, le pillage de pétrole national, le vol d’usines, la destruction par le feu de récoltes agricoles, et par-dessus cela encore, les mensonges systématiques, les calomnies, les tartufferies instrumentalisant la religion… Un bon nombre de Tunisiens ont contribué dans une large mesure à ces crimes, qui par le racolage de recrues destinées à l’Holocauste syrien, comme les cheikhs apôtres de terrorisme formant la coterie des soi-disant oulémas musulmans (dont Ghannouchi, Al-Khadmi, Al-Najjar et d’autres), qui par l’action directe sur le terrain, soit en tant que zélote, tueur, sicaire, exécuteur de hautes besognes, soit tout simplement en tant que ravisseur [entre autres de femmes et d’enfants destinés à la traite d’humains dont raffolait le tristement célèbre calife al-Baghdadi].

Un des cas humains, sans doute l’unique dont les faits ne cessent de m’impressionner, est Ghannouchi. Je l’ai connu en octobre 1968 à la mosquée de Paris. Il venait alors de Syrie et m’a raconté que c’était à Damas qu’il a connu sa « seconde naissance ». Là, il avait pu faire ses études et loger gratuitement. C’était là aussi qu’il avait prétendu avoir porté les armes pour défendre Damas qui, pendant la guerre de 1967, était menacé de conquête sioniste.

Cette même terre de « seconde naissance », en l’an 1999, a accueilli 17 personnes, tous hommes de main militaires ou civils de ce même Ghannouchi, qui avaient été extradés du Soudan vers lequel ils avaient fui au lendemain de l’échec de leur tentative de coup d’Etat en Tunisie. Ces personnes ont joui pleinement de l’hospitalité syrienne jusqu’en 2002, lorsque les Nations Unies leur ont trouvé ailleurs d’autres pays d’asile.  

Il n’y a pas que ces faits paradoxaux dans les hauts faits et gestes de Monsieur Ghannouchi. En 2015, quand il s’est avéré que les terroristes qu’il avait envoyés en Syrie ont échoué dans leur mission et commençaient à revenir en Tunisie, dans sa phraséologie les survivants de ses légions de recrues devenaient « chair putride » !  « Chair putride » alors qu’ils étaient jusque-là « Conquérants du sein d’Allah [paradis] pour leur propre salut aussi bien que pour le salut de leurs proches » !  Et comble du délire, en 2018 Ghannouchi saluait encore les frappes aériennes américaines contre la Syrie.

Monsieur le Président,

En toute sincérité, je ne vous demanderais pas de rétablir les relations avec la Syrie, car je sais que ce serait une entreprise difficile pour vous. Néanmoins, n’oubliez pas que le monde change rapidement autour de nous.  Et la victoire de la Syrie contre ses agresseurs constitue l’un des nombreux facteurs motivant ce changement. Tout au long des dix dernières années, les Syriens, en tant que peuple, armée, instances dirigeantes et président, ont résisté, combattu, persévéré, fait preuve de pugnacité, eux et leurs alliés, et fini par remporter -ce qui dans les annales humaines sera cité ainsi, la première victoire d’un Etat, d’un pays et d’un peuple contre une conjuration planétaire où l’Occident colonial, ses valets locaux, les messianismes judéo-chrétien et islamiste, n’ont tiré que l’avanie et le déshonneur.

 Vous, Monsieur le Président, au lieu d’adopter cet attentisme que plus rien n’est censé motiver, vous pouvez faire quelque chose en direction de la communauté tunisienne vivant en Syrie.  Cette communauté n’a que trop enduré l’incurie, l’indifférence, le mépris des gouvernements successifs de son pays. Vous pouvez également faire quelque chose en direction des Syriens réfugiés en Tunisie. Car -est-il besoin de le rappeler ? au moment où la plupart de ces Syriens végètent dans l’indigence en Tunisie, survivant à la faveur de la mendicité et exclus de tout cadre législatif pouvant leur assurer un semblant de vie décente, il en va tout autrement pour les Tunisiens qui vivent en Syrie. Ceux-là, outre la protection dont ils bénéficient au niveau des lois syriennes, ne sont pas condamnés à mendier. Beaucoup, sans nul besoin de demander la nationalité, sont des fonctionnaires employés sans discrimination aucune dans les services gouvernementaux. Ils sont traités comme les citoyens syriens, et jamais je n’ai entendu dire que les autorités syriennes ou d’autres services aient puni tel ou tel Tunisien pour les crimes infâmes commis par des terroristes de notre pays à l’encontre des Syriens.    

Si je devais vous indiquer quelque urgence à ce propos, je vous dirais : fournir aux Tunisiens résidant en Syrie les services permettant de faciliter l’octroi de passeports dont les demandeurs attendent plus d’une année avant de les obtenir. Octroi de bourses également, entre autres moyens de soutien matériel, aussi bien aux étudiants tunisiens en Syrie qu’aux étudiants syriens en Tunisie, ce qui permettrait surtout à ces derniers d’avoir des conditions plus propices au séjour et à l’étude.

Je vous écris parce que je crois, compte tenu de mon âge et de mon état de santé, que vous serez la dernière plus haute instance à laquelle j’aurais écrit sans en attendre en contrepartie quelque chose de notable.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, mes sincères salutations.

Ahmed Al Manaï

Président de l’Institut Tunisien des Relations Internationales et membre de l’ancienne mission arabe en Syrie

Traduction A. Amri
28. 03. 2022


 

La corde du mensonge et les « cadavres exquis »

 

Le 13 décembre 2016, Eva Bartelett, blogueuse et journaliste indépendante canadienne, dénonçait dans un espace onusien les fausses informations, diffusées par le camp anti-Bachar, afin d’entacher la victoire de l’armée arabe syrienne à Idleb. Elle est immédiatement interpellée par Christopher Rothenberg du journal norvégien Aftenposten qui n’admettait pas que « les organisations internationales sur le terrain [Alep-Est] » pussent mentir. « Pourquoi, demandait-t-il, ne devrions-nous pas croire à tous ces faits parfaitement vérifiables que nous voyons sur le terrain ? Ces hôpitaux bombardés, ces civils dont nous parlons, les atrocités qu'ils ont connues... Comment pouvez-vous justifier le fait d'appeler tout cela « mensonges » ? »[1] Avant de répondre à ces questions, Eva Bartelett demanda au journaliste norvégien de lui dire quelles étaient les organisations internationales qui se trouvaient sur le terrain à Alep-Est. Et comme le journaliste ne put y répondre, demeurant silencieux, Eva Bartelett souligna qu’il n’y en avait aucune. Elle rappela à ce propos que la seule source d’informations des médias occidentaux de l’establishment était « l'Observatoire syrien pour les droits de l'homme, basé au Royaume-Uni », lequel en fait n’est qu’une seule personne[2].  Ce pseudo-observatoire, rappela encore Bartelett, puise ses informations auprès d’une coterie de groupuscules corrompues comme les Casques blancs. « Les Casques blancs, dit-elle, ont été fondés en 2013 par un ancien militaire britannique. Ils ont reçu des fonds des Etats-Unis, du Royaume-Uni, d'Europe et d'autres Etats à hauteur de 100 000 000 dollars. Ils prétendent sauver des civils à Alep-Est et à Idlib. Pourtant, personne à Alep-Est n'a jamais entendu parler d'eux. Je dis personne, car je sais que 95% de ces territoires à Alep-Est ont été libérés. Les Casques blancs prétendent être neutres, et pourtant on peut les voir porter des armes, près des corps de soldats syriens. Dans les vidéos qu'ils produisent figurent des images d'enfants visibles dans d'autres rapports. […] Ils ne sont donc pas crédibles, l'OSDH n'est pas crédible, les militants sans nom ne sont pas crédibles. »

     En vérité, outre la non-fiabilité de ces organisations fantoches sur lesquelles s’appuient les médias traditionnels, il y a mille et un exemples de fausses accusations qui s’accumulent depuis 2011 pour corroborer encore les dires d’Eva Bartelett. Et à l’exemple de l’affaire des couveuses de la maternité du Koweït[3], qui à la mi-octobre 1990, semble avoir ouvert le long chapelet d’impostures instrumentalisées pour la diabolisation de Saddam Hussein, le feuilleton mythomane anti-Bachar a débuté par des fables dont les personnages, présentés comme des victimes du régime « dictatorial », sont soit des jeunes filles, soit des enfants. Cette « catégorie vulnérable », classique de la propagande dans toutes les guerres, a constitué le fer de lance de la guerre médiatique contre le régime syrien. C’est ainsi que, vers 2006, émerge sur la toile un blog intitulé A Gay Girl In Damascus, dont l’auteure s’appelle Amina Araf Zeinab. Sous ce nom aux consonances clairement arabes et féminines, l’univers des médias sociaux découvre la présumée lesbienne syro-américaine qui, tout en défendant sans complexe aucun son droit d’homosexuelle, se présente comme militante anti-Bachar. Au début du « printemps arabe », cette Amina informe ses lecteurs qu’elle rentre à Damas pour soutenir la révolution syrienne. Puis tout à coup, début juin 2011, ses publications cessent de paraître. Une présumée cousine diffuse alors un message sur les réseaux sociaux, qui fait état de l’enlèvement d’Amina par trois hommes armés. L’auteure assure avoir vu de ses propres yeux cet enlèvement et donne même des indications sur la voiture ayant embarqué la victime. La toile s’enflamme aussitôt pour exprimer l’indignation suscitée par cet acte de banditisme, immédiatement attribué -cela va de soi, aux « sbires de Bachar ». Même le Département d’Etat américain ne reste pas indifférent. Mais comme l’affirme un dicton arabe, la corde du mensonge est courte. Après toutes les campagnes menées sur Internet par la communauté LGBT, toutes les tempêtes mobilisant l’opinion internationale pour défendre la noble cause d’Amina, le monde découvre, quelques jours seulement après, que le personnage d’Amina et le récit de son enlèvement sont un canular. La présumée lesbienne syro-américaine s’appelle Tom MacMaster, un américain âgé de 40 ans originaire de Géorgie, qui voulait contribuer à sa façon à la propagation du bénit printemps. Malheureusement pour lui et pour sa « belle cause », il a été trahi par la photo qu’il attribuait à son personnage fictif, laquelle était celle de Jelena Lečić, une expatriée croate résidant au Royaume-Uni. Celle-ci, découvrant sa photo sur des articles dédiés à ladite Amina et publiés au Guardien[4], a dénoncé l’usurpation de son identité, un usage de faux qui l’avait éclaboussée au même titre que le peuple syrien, ce qui a permis de révéler au grand jour l’imposture.

La corde du mensonge est courte. (Proverbe arabe)

 

     François Belliot, qui évoque cette affaire[5], nous fournit de nombreux autres exemples dont celui de Zaïnab el-Hosni. Cette jeune syrienne de 18 ans a été déclarée, fin juillet 2011, enlevée à son domicile familial à Homs. Quelques semaines plus tard, la vidéo « d’un corps en affreux état, écorché, démembré et décapité »[6] est mise en ligne, et le cadavre est présenté comme étant celui de Zaïnab. Là encore, la toile se met en branle et ce cadavre se transforme, pour des jours et des jours, en alléchante pâture alimentant les réquisitoires les plus virulents contre le régime de Bachar[7]. Et alors que la surmédiatisation de cette affaire allait croissant, que la « martyre » de Homs devenait en moins de rien une icône de la « révolution » syrienne, encore une fois la corde du mensonge s’est avérée courte. Le 5 octobre 2011, soit deux mois après l’annonce de son assassinat, Zaïnab el-Hosni apparaît à la télévision pour dire qu’elle est en vie, qu’elle n’a jamais été enlevée par qui que ce fût, et qu’elle a tout simplement fugué de la maison à cause d’un problème avec ses frères[8].

     Sur ce même volet, on ne peut occulter les « attaques chimiques » prétendument perpétrées à plusieurs reprises par le régime syrien. De 2013 à 2018, ce régime n’a cessé d’être accusé de frappes au chlore, au gaz moutarde, au sarin. Mais à chaque fois, les récits, les vidéos, les images de présumées victimes, trahissent des anomalies, des incohérences, des contradictions, des personnages déjà vus, qu’il serait difficile de ne pas songer à des opérations sous fausse bannière. Et les sources d’information à ce propos sont toujours les mêmes : les Casques blancs et l’Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), deux officines dont l’intelligence avec les ennemis de la Syrie et de Bachar n’est cachée pour personne. Après , François Belliot qui a consacré la belle part de son livre cité à l’analyse des divers récits et documents en rapport à tous les présumés massacres imputés au régime syrien, et conclu à la grande part de mensonge sur ce volet, en 2019 WikiLeaks a publié de nouveaux documents qui confirment, en ce qui concerne la présumée attaque chimique d’avril 2018, ce mensonge[9].  A son tour, au lendemain de la réédition mise à jour de son livre « Tempête sur le Grand Moyen-Orient », tout en rappelant que « les mensonges sont légion dans le cas syrien, tellement nombreux qu’il s’avère difficile de les « traiter » tous », Michel Raimbaud souligne à propos des « bombardements chimiques » d’Idlib que « nous nous trouvons face à une redite de l’affaire Colin Powell de 2003 en Irak et de la séquence de l’été 2013 en Syrie (attaque de la Ghouta). »[10]

      Tout ce tissu de mensonges, on ne peut le citer sans évoquer encore une fois la stratégie hargneuse de Caton l’Ancien, qui de nos jours est plus ou moins imitée en Occident par certains héritiers de la romanité. Le 17 août 2012, après avoir visité un camp de réfugiés syriens à la frontière turque, Laurent Fabius déclare que « le régime syrien doit être abattu, et rapidement. » Et « M. Bachar el-Assad ne mériterait pas d'être sur la terre »[11]. Suite à l’« attaque chimique de la Ghouta » en date du 20 août 2013, immédiatement attribuée au régime syrien[12], le même ministre français a brandi la menace d’une intervention militaire. « Les options sont ouvertes, dit-il, la seule option que je n'envisage pas, c'est de ne rien faire»[13]. En réaction à cette fanfaronnade qui condamnait expéditivement Bachar, Dominique Mazuet a publié un article dans lequel il rappelait que « Caton, dit l’Ancien, avait pris l’habitude d’entamer et de conclure toutes ses interventions au Sénat par un ronflant : « Carthago delenda est ». Il finit par avoir gain de cause et la troisième guerre punique permit une « victoire totale » sur les impudents phéniciens, qui avaient eu l’outrecuidance de disputer à Rome l’hégémonie sur la Méditerranée. » [14] Et tout en laissant entendre que la fâcheuse hargne de Fabius contre Bachar pourrait bien engendrer à son tour une nouvelle guerre punique, il conclut son article par ces mots : « C’est donc à cette ancienne lecture et à ce précédent notoire que je songe lorsque j’entends le proconsul Fabius bégayant ad nauseam la fable qui a tant et si bien servi l’atlantisme servile pour répandre le chaos, la mort, la misère et la destruction, en Irak, en Libye et maintenant en Syrie »[15].

     Le lecteur averti sait que cette figure comparant la Syrie d’aujourd’hui à Carthage et les faucons de l’alliance atlantiste à Caton l’Ancien n’a rien de fantasmagorique. Si Michel Raimbaud intitule « Delenda est Syria » [Il faut détruire la Syrie] le premier chapitre de son livre Les guerres de la Syrie, c’est que ce pays, comme il le dit de manière explicite, « est la Carthage des temps modernes » [16]. Et d’ailleurs, est-il besoin de le rappeler ? c’est de la Syrie que les fondateurs de la Carthage historique sont venus.  Par conséquent, sans autre forme de procès, la mère de Carthage doit payer à son tour les « justes terreurs » des Romains d’aujourd’hui.

Ahmed Amri
Extrait de ma postface à Décennie avec le Lion de Damas de Bouthaïna Chaaban, Ed° ITRI, 2022
29. 03. 2022

[1] https://www.youtube.com/watch?v=0DZSPy5KkWg&t=7s

[2] Il s’agit d’un activiste syrien anti-Bachar connu d’abord sous son pseudonyme Rami Abdel Rahmane, avant de révéler son véritable nom Rami Abdel Rahmane. Cet activiste a été désavoué par sa famille qui voit en lui un agent de l’étranger. (Voir Benjamin Barthe, Le comptable de l'hécatombe syrienne, in Le Monde, 15 mars 2013).

[3] Olivier Berruyer, Propagande de Guerre : L’Affaire des Couveuses koweïtiennes (1990), sur le site Les Crises, 14 mars 2014.

[4] https://greatersurbiton.wordpress.com/2011/06/13/

[5] Opt. cit. pp. 49-50.

[6] Opt. cit. p. 50.

[7] Sur al-Jazeera, on a vu tant d’énergumènes s’exalter et s’époumoner à fustiger la « barbarie de Bachar ». Moncef Marzouki, allié des islamistes d’Ennahdha et futur président temporaire de la Tunisie, en était sans doute le plus enflammé. Interpellant le régime syrien face à un défenseur de celui-ci, il cria : « Plus scandaleux que ça jamais ! Vous avez démembré le corps de la martyre Zaïnab ! N’avez-vous pas honte ? Votre État dépèce des jeunes filles ! ». Pour le Cheikh d’al-Azhar, s’exprimant sur cette même chaîne, ce cadavre n’était qu’un échantillon des « carnages et crimes contre l’humanité commis en Syrie. ». Quant à Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord, à Human Rights Watch, après avoir accusé les forces d’ordre syriennes d’avoir assassiné et mutilé Zaïnab, il a demandé instamment à l’organisation des Nations-Unies de faire une enquête pour démontrer l’implication directe des autorités syriennes dans ce crime. Cf. https://www.youtube.com/watch?v=seD4e9Zu8k4

[8] Opt. cit. p. 51.

[9] Niles Niemuth, De nouveaux documents de WikiLeaks démentent les mensonges sur une attaque chimique en Syrie en 2018, sur World Web Site, 17. 12. 2019.

[10] « En France, l’atlantisme et le sionisme sont les deux mamelles des néocons », in Afrique Asie, 9 juin 2017.

[11] AFP, "Bachar el-Assad ne mériterait pas d'être sur la terre" (Fabius), Le Figaro, 17. 08. 2012..

[12] Accusation démontée avec brio par François Bellio, cf. opt. cit. pp.133-204.

[13] Syrie : la France promet une "réponse proportionnée" et imminente, Le Monde, 26 août 2013.

[14] L'Humanité, 2 Septembre 2013.

[15] Opt. cit.

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