lundi 30 août 2010

Guerre d'images dans l'impasse afghane

"Je ne mens jamais, sauf quand je lis le journal à haute voix, évidemment !" - Jean Yanne

L'argent est le nerf de la guerre, dit un vieil adage latin. L'image aussi par les temps qui courent. En réalité, en toute guerre il y a un front réservé aux soldats des médias, à la propagande belliqueuse qui mobilise l'élite de ses tireurs. Faiseurs d'opinion, et des mieux rodés, dont les feux ne sont pas moins nourris ni meurtriers que ceux opposant directement les forces belligérantes.

Du temps de l'Algérie française, pour justifier les horreurs de la guerre d'Alger, la torture, les exécutions sommaires, les expéditions punitives contre des villages et des quartiers, l'armée française ne lésinait pas sur les moyens médiatiques destinés à "éclairer" l'opinion publique, et à moyen ou long terme l'histoire. On se battait pour une cause juste, contre la barbarie. Et les photos qu'on archivait ou présentait aux médias inféodés ou soi-disant indépendants, étaient des pièces à l'appui de l'idéal guerrier, accablantes pour les barbares, exonératoires, disculpatoires pour l'armée en posture de riposte.

Que n’avait-on pas montré pour dire au récepteur convié à juger de lui même que les combattants du F.L.N étaient des bandits sans foi ni loi, des terroristes d'une autre durée, d'un âge autre, des sadiques capables des pires atrocités, qui tuaient et défiguraient leurs victimes, les émasculaient, leur coupaient le nez, les brûlaient vifs. Néanmoins si l'image pouvait opiner dans le sens de ceux qui s'en servaient comme arme des mieux fourbie, et elle opinait souvent, mais surtout de la tête de ceux qui ne voyaient de la guerre que l'image savamment triée pour eux et tronquée, c'est parce que tout ce qui précédait et entourait la pièce à conviction, tout ce qui servait de contexte était occulté.


Dans les archives des horreurs imputées aux tortionnaires du FLN, plus d'une image donneraient la réplique à Aïsha, la belle afghane au nez coupé, récemment faisant la couverture choc du Time Magazine. Le numéro titrait la publication: "Ce qui se passe si nous quittons l'Afghanistan".
On voudrait juste dire, en guise de commentaire à chaud à ce titre riche en supposés et présupposés:" Vous êtes en Afghanistan, messieurs-dames. Qu'avez-vous fait pour empêcher cela?"

Votre psychose délirante est la même qui réconfortait les défenseurs de l'Algérie française face à leurs adversaires. Ils se retranchaient derrière les supputations des malheurs que leur présence épargnerait aux autochtones comme si les malheurs déjà comptabilisés de ces derniers n'étaient pas la conséquence directe de leur présence même. Ils invoquaient, entre autres, ces Algériens défigurés par le FLN dans la période de la guerre d'Alger. Avec grossissement caricatural des chiffres et la redite et rediffusion, sous divers angles et clichés, du même supplicié. En tout et pour tout, ils n'étaient que quelques uns, à avoir subi la peine du "sourire kabyle", ceux qui étaient punis pour avoir désobéi à un mot d'ordre appelant à boycotter le tabac. A un moment où le FLN se sentait menacé dans son existence, il a décrété une loi dans le cadre de la guerre économique, visant à boycotter deux produits français non vitaux: le tabac et l'alcool. L'argument du FLN était clair: fumer ou boire, dans le contexte de l'Algérie française, c'est alimenter les caisses de l'occupant qui produit et vend l'alcool et les cigarettes. Quiconque sort un centime de sa poche et le met dans celle du colonisateur français devient l'allié objectif de ce colonisateur. La guerre économique et la lutte armée allant de pair, le FLN se devait d'agir en conséquence. Porter un coup, si minime soit-il, au nerf de la guerre coloniale, c'est rapprocher le peuple algérien de la fin pour laquelle il se battait. A cet égard, la loi décrétée a beau être implacable, au vu du contexte qui la motive elle est juste. Il n'est de guerre sans lois d'exception. Et en tous pays, la morale de discipline guerrière ne se limite pas seulement aux combattants armés, elle concerne aussi les civils, tout le monde étant sur la même galère. Par conséquent, ceux qui ne se pliaient pas au mot d'ordre du FLN devaient subir le châtiment inexorable, c'est-à-dire se faire amputer le nez et les lèvres. Encore faut-il rappeler, parce qu'on ne dira jamais assez la vérité, que la sentence ne s'appliquait jamais à la première constatation de contravention, mais en dernier recours, une fois épuisés les moyens intermédiaires de dissuasion. Le fautif était averti verbalement une première fois, devait payer une lourde amende en cas de récidive. Et s'il s'avérait "incorrigible" on l'amputait alors des organes qui lui permettent de fumer et de boire. Quand il fallait neutraliser les informateurs, et c'était encore plus légitime, en hommes traqués et sachant que la prévention radicale était leur seul moyen de salut, les combattants du FLN procédaient à des exécutions spectaculaires devant la population (1). Le sort infligé au traître devait servir d'exemple à tous: là encore, la loi est implacable mais juste.

Et c'est une terreur que le FLN n'avait pas inventée. Les Irlandais pratiquaient la même chose, et face aux collaborateurs les résistants français faisaient autant (2).

Mais quand ces atrocités sont livrées aux photographes et confiés essentiellement aux correspondants des organes de presse inféodés à l'armée, c'est une autre loi qui s'en saisit évidemment. L'omission délibérée de ce contexte, l'ablation de la réalité coloniale qui fut aux origines d'une telle horreur, désarme quiconque voit l'image et ne peut l'appréhender qu'à travers elle-même, c'est-à-dire en tant que signe apodictique (et non en tant que procédé persuasif) ou à travers le texte illustré par tel signe, élaboré en fonction d'une intention communicative assignée aux mêmes fins.

Bref, sous la main de ceux qui la manipulent à leur guise, l'image dit mieux que tout autre discours politique ou communiqué d'état-major le message destiné à nous conforter et conjurer les démons de toute raison critique pouvant assaillir notre conscience. Le monde civilisé n'a rien à se reprocher dans la guerre qu'il livre aux forces du Mal, à la barbarie. Il n'aurait rien à se reprocher non plus si, dans cette guerre, il en venait à commettre par-ci par-là une bavure, tirait à côté et faisait tomber sans le vouloir quelque victime "collatérale". Ces risques du métier comporteraient ipso facto leur caractère absolutoire et, par conséquent, n'ôteraient rien à la justesse de la guerre qu'il faut en toute circonstance bénir et soutenir.

Face au parti qui soutient la non pertinence de l'idéal humanitaire dans la guerre en Afghanistan, les armées en place usent de la même stratégie. L'argument purement discursif, étayé par les meilleurs exemples pour défendre cette guerre dont la morale ne cesse de s'éroder sera incapable, à lui seul, de soutenir la bonne cause de la guerre. Les bombes, le massacre des civils, l'occupation d'un pays où tant de forces et de moyens sont déployés depuis des années, la situation d'enlisement qui s'affirme jour après jour, autant d'éléments ne permettent pas de rassurer ceux qui se disent:" pourquoi tout ça? et jusqu'à quand?" Faute de crédit lui permettant de justifier l'injustifiable, l'idéal humanitaire qui -est-il besoin de le rappeler?- ne constitue qu'un alibi, un couvert sous lequel les puissances engagées veulent contrôler cette zone qui se trouve au confluent d'une région géostratégique, se rabat sur la rhétorique persuasive pour s'assurer un semblant de légitimité.

Et forcément, quand on voit cette pauvre Afghane dont la beauté a subi un tel dommage, la sentence à l'encontre de ceux qui ont perpétré un tel crime est sans appel. C'est de la barbarie à l'état brut. Et c'est peu dire (3). Néanmoins, que disent les Talibans eux-mêmes à propos de cet acte? (4) Et pourquoi ne les croirait-on pas après tant de manipulations médiatiques dénoncées par des experts, et des Américains de surcroît, qui avaient démontré ce dont le Pentagone est capable pour diaboliser le camp adverse et , au besoin, nourrir le mythe de Al-Quaïda?(5)

Mais mythe ou réalité, la vraie question serait vraisemblablement ailleurs. D'aucuns voudraient qu'il n'y ait dans cette tranche douteuse de l'humanité que des coupables absolus! Il y a belle lurette que les Islaminators ne se s'offusquent plus d'épidermiser ni d'islamiser sans équivoque cette violence typique à l'encontre des femmes, contre laquelle le monde civilisé est indubitablement prémuni.

D'autre part, à la veille d'une guerre qui semble imminente contre l'Iran, malgré elle l'inédite Aïsha est chargée de plaider la cause des faucons. Ce pays n'étant jamais assez rétribué par les images de pendaison qui se succèdent à son compte et se ressemblent, le potentiel de sensations que la photo pourrait investir dans la morale belliqueuse feraient de cette afghane une soldate, la première engagée et tirant déjà sur le régime des mollahs!

Bref, les intentions de Time Magazine sont bonnes, c'est certain. Mais il est certain aussi que l'enfer est pavé de bonnes intentions.

Et puis un dernier mot pour développer une assertion précédemment confiée à une antiphrase, et pouvant prêter à contresens.

Contre toute apparence, les barbares, les machos, les victimaires qui martyrisent les femmes ne sont pas seulement dans ces pays localisés dans les limbes du Moyen-âge, mais seraient de tous bords et toutes confessions. Il suffit de regarder et chercher autour de soi pour voir que les femmes afghanes n'auraient pas à envier outre mesure leurs sœurs dans le reste du monde. Pour autant qu'on veuille voir la réalité loin du prêt-à-penser et de tout préjugé.

On dénombre deux millions de femmes en France victimes des violences conjugales. Dans ce même pays, 400 meurent annuellement des suites d'agressions perpétrées par leurs maris, soit une femme par jour. Dans le reste des pays de l'Union Européenne, la situation n'est guère moins triste. Une femme sur cinq est battue par son conjoint dans l'UE, huit femmes meurent en conséquence tous les mois en UK, 27 par an en Finlande. Et l'on ne cite pas les chiffres, plus accablants encore, qui concernent des violences sexuelles, allant du harcèlement à la traite, en passant par le viol et la prostitution forcée.(6)



A. Amri - 30 août 2010

Notes:
1- Des sévices cruels précédaient la mise à mort, comme l'ablation des organes génitaux que les bourreaux mettaient dans la bouche du condamné.

2- Même si les historiens ne relèvent pas des sévices infligés aux collaborateurs, il y eut près de 11 000 exécutions sommaires, sans compter les 700 exécutés après jugement.

3- Jodi Bieber, la photographe à qui on doit cette beauté martyre, se défend d'avoir voulu montrer une victime:" J’ai voulu capturer quelque chose d’elle et c’était la partie la plus difficile du travail. Lorsque son foulard a légèrement glissé vers l’arrière, ses cheveux ont été dévoilés. Et ils étaient magnifiques. Je lui ai dit ‘tu sais, tu es une si belle femme… Je ne pourrais jamais comprendre ce que cela fait d’avoir son nez et ses oreilles coupées. Mais ce que je peux faire, c’est te montrer aussi belle que tu es sur cette photo’. Après coup, on pourrait la voir en victime, mais ce n’est pas ce qu’elle est : c’est avant tout une femme magnifique"

4- Selon le Figaro citant l'AFP, les Talibans " affirment sur leur site que Time ment en les accusant d'avoir coupé le nez et les oreilles d'Aisha, 18 ans, après qu'elle eut fui son foyer dans la région d'Oruzgan, en Afghanistan l'an dernier. "Cet acte désespéré de propagande par le magazine Time a montré à la planète les excès auxquels les médias sont prêts à recourir pour satisfaire les Etats-Unis, même au prix de leur intégrité journalistique"

5- Le 3 août 2007, en marge d'une conférence sur la sécurité informatique se tenant à Las Vegas, Neal Krawetz, expert en informatique américain a démontré, preuves à l'appui, que les prétendues cassettes vidéo d'Al-Qaïda étaient en partie l'oeuvre de l'entreprise américaine IntelCenter. Entreprise privée, celle-ci collabore avec le Pentagone.

En 2006, "Prison-Planet" groupe militant anti-guerre américain a prouvé à son tour qu'IntelCenter avait sous-titré des images d'Al-Qaida de l'an 2001 avec des nouveaux textes de l'an 2006.

Le 4 août 2007, le quotidien allemand "Junge Welt" écrit:" Tout cela renforce le vieux soupçon que le Pentagone lui-même se cache derrière les menaces de l’Al-Qaida. Celles-ci ont toujours apparu à un moment où elles étaient d’une grande importance pour l’administration Bush. »

6- Ces chiffres et le détail des violences subies par les femmes en UE peuvent être consultés ici ou ici.


dimanche 15 août 2010

ضمير حشاد لايمكن مقاضاته


الفاهم بوكدوس الذي يقبع في السجن منذ 15 جويلية للسنة الجارية، يجبر على خوض محنة هو في الواقع غير مؤهل لها. فهو مطالب أن يتسلق الجبل والحال أنه لا يملك لا المعول اللازم لمعتلي الجبال ولا الرئتين. وبالتالي فهو في وضعية لا تحتمل موضوعيا نهاية الصعود أو المحنة، باستثناء ألأجل المحتوم الذي لا نتمناه ولكن يتوجب توقعه ومن ثمة فإن هاجس الخوف الحاد والمشروع من أن يترك السجين لوحده في مواجهة هذا المصير المحزن يدعو بحق ضميرنا ويصرخ فيه بالصوت المدوي: عندما يتعلق الأمر بمسألة حياة أو موت، ليس مسموحا لنا أن نقبع في حالة الانتظار أو اللامبالاة

ليس كافيا أن نقول بأن الفاهم بوكدوس مريض، فالدلالة لا تفي بالمعنى الصحيح وهو أن حياة هذا الشخص في خطر
وفي غياب العدالة والشجاعة لرد الإعتبار رسميا للمعني، بتبرئته تماما وإخلاء سبيله فورا، فإن عملا ذا طابع إنساني مطلوب بقوة كبديل في الوقت الراهن وهذا الصحفي الذي أدين لرأي وليس لجريمة في تصورنا يستحق عن جدارة معاملة خاصة الفاهم بوكدوس الذي يشكو من ربو مزمن ومشاكل في الرئتين ، وألقي القبض عليه وهو في طريقه لفحص طبي ويمثل حالة خاضعة باستمرار لكل المضاعفات التي يمكن أن تنتج عن وضعية الإعتقال وما يصاحبها من مشاكل الاكتظاظ بالسجن ليس مؤهلا لتحمل عقوبة السجن لا العقوبة بمدتها الكاملة (4 سنوات) ولا لعقوبة بديلة إن جاز التصور بأن هناك فكرة لتخفيفها للحد الأدنى
فالتدخين السلبي والغبار والحرارة الخانقة وأي تغييرات في درجة الحرارة المحيطة وغياب الملاحظات السريرية وعدم وجود الرعاية الكافية على فترات منتظمة، أضف إليها كل العناصر المقلقة والمتأتية من الإكتظاظ، كل هذه العوامل وهي ليست بالهينة تجعلنا نخشى الأسوأ وما لا يمكن تداركه بالنسبة لهذا السجين ومن هنا جاءت الحاجة الملحة لهذه الدعوة وهذه الإستغاثة التي لا تستثني أي صاحب نية حسنة من أي جهة سياسية قد تكون، شرط أن تستجيب لنداء الضمير وتسعف المعني

إن مكان المريض، حتى لو كان مجرم حق عام ومن طينة تنزع للإنتكاس، هو المستشفى وليس السجن وفي حالة شخص جريمته الوحيدة أنه قبل أن يكون شاهدا على انتفاضة عمالية وسلط عدسة تصويره على جرحنا المتعفن ليرينا ما لا نريد رؤيته أو الكشف عنه لعيون الآخرين فإنه يكون من السخف ان نضمر له حقدا بهذا الحد واستمرار احتجازه، عدا كونه يمثل محنة لا تطاق هو جريمة، سيما وأن ضعف هذا المريض ليس سرا لأحد
إن كل دقيقة تمر وتأخر العلاج الحيوي مرجحة لتنذر بالساعة المصيرية وإذا كانت الدولة لا تتحرج من اللامبالاة ولا من هذا الإعتقال الذي يساوي عمليا إعداما ولا من معاناة أسرة السجين و أصدقاءه فإن التونسيين وأصدقاء تونس قي جميع أنحاء العالم لا يمكنهم مجاراة الدولة في هذا المنحى
فبصرف النظر عن كل اتجاه سياسي، المسألة تضع الضمير الإنساني على المحك لأنها تتعلق بقضية حق لا جدال فيها والإمتناع عن مساعدة شخص يواجه خطر الموت، أو يواجه خطرا وكفى، هو جريمة في القانون البشري والإلاهي لجميع الشعوب وجميع الأمم
وفضلا عن هذا القانون الذي يكفل للمعني حقه المشروع في المساعدة العاجلة فإن تاريخ الشعب التونسي يسائل القانون الزجري من جهة أخرى ويذكره بالسياق التاريخي والإجتماعي الذي يتوجب أخذه بعين الإعتبار بالإضافة للحريات المدنية والمبادئ الدستورية. إن سجن بوكدوس يمثل إهانة لأرواح الزعماء التاريخيين للحركة النقابية التونسية فالمرحومون محمد علي الحامي وفرحات حشاد ومختار التليلي والحبيب عاشور وغيرهم بلا حصر، كل هذه الرموز والمعالم النضالية التي تنتمي للوعي الجماعي ولا تقبل التجزئة لحساب حزب أو فئة، لو أتيح لها أن تعود بيننا وتلاحظ الخطأ أوالخطيئة المرتكبة في حق نضالاتها فإنها لن تتهاون في تأنيب القانون الجائر الذي يدنس أرواحهم
الفاهم بوكدوس لم يفعل شيئا آخر سوى السير على خطى هؤلاء الرجال الذين رسموا بجهادهم على امتداد القرن الماضي تاريخ الحركة القومية والعمالية وهؤلاء الرجال الذين أودعناهم القبور وليس النسيان ما انطفؤوا في ذاكرة التونسيين ولا كانوا غائبين في الأحداث التي عاشها الحوض المنجمي منذ سنتين وكاميرا مراسل قناة الحوار المتهمة بالتحريض على الاضطرابات والمودعة بالسجن وفق هذا الإتهام شئنا أم أبينا دخلت التاريخ التونسي تحت الهالة المستحقة والسند التاريخي لأرواح قادتنا النقابيين، أما أن يكون هناك إجماع أو لا يكون بخصوص الأغراض السياسية المنسوبة لهذه الكاميرا فذاك ليس من شأن العدالة أو القانون إلا إذا سيسنا القانون والعدالة وأما أن تتناسب هذه الكاميرا مع شق من التونسيين وتزعج شقا آخر، فالعدالة فوق الجميع ولا يمكنها أن تنحاز لشق على حساب الآخر حتى تعاقب هذه الكاميرا ولكن إذا ارتأى الشعب أن يجعل منها مدعاة فخر شأنها في ذلك شأن الملحمة العمالية للحوض المنجمي، فبالتأكيد يتوجب على الكاميرا أن تمثل أمام العدالة ولكن ليس في قفص الإتهام بل كشاهدة وربما كلسان دفاع أيضا. ويكفي أن تتفضل العدالة فقط بمناداة الذاكرة التونسية لتصبح الكاميرا في المقام الذي يخولها الدفاع بنفسها عن نفسها وطلب التبرئة للمتهم وإخلاء السبيل في هذه القضية لأن القانون الذي يعاقب التاريخ الوطني وشرعية النضال الإجتماعي يضر بالمواطن والقاضي على حد السواء وبالتالي فإن ضمير حشاد لا يمكن أن يسجن لسبب وجيه وهو أن ذلك الضمير لا يقاضى
في أماكن أخرى وتحت سماوات أرحب، حكمة الشعوب والأمم سواء في قمة الهرم أو القاعدة ما كانت لتخص هذا الصحفي المستقل بمهانة كهذه التي ذاقها في ربوع الوطن، كان يحضى بتقدير يكون للعرفان فيه وجه أفضل، وكان ينال الأوسمة والجوائز ويتوج لما تميز به في خدمة الوطن ومهنة الصحافة بل وفن التوثيق أيضا لأنه ، حتى وإن رأت السلط السياسية والقضائية عكس ذلك، لا يقل فضلا عن كتاب الحوليات التاريخيين الذين وثقوا لمختلف حلقات النضال الاجتماعي سواء كان التوثيق أثرا فنيا أو صورة لواقع معاش فالفنانون والمؤرخون والكتاب والصحافيون استثمروا جميع أشكال التعبير فيما اصطلح على تسميته بالشهادة الإجتماعية وحين نذكر هذا المصطلح لا نستثني ضمن خصوصياته الأساسية حق الذاتية والإنحياز فالشعب يصرخ ولكنه لا يكتب ولا يصور أفلاما وليس له مجال يسمح له بتخليد صوته لأن هذا الأمر ليس من أولوياته ولا من مشمولاته بل هو مناط بعهدة الذين يملكون الأدوات اللازمة لذلك والوقت إلى جانب القناعة بأن هناك فترات بارزة في تاريخنا لا يمكن هدرها، فرص الخلاص العام ، حتى وإن كان بعد الفطنة السياسية أو غيابها كليا لا يؤيد هذه الحقيقة، اللحظات التي لا تقبل العمى ولا الصمم أو الخرس لأنه من ناحية بدون وثيقة تجسد الحدث وتعطيه بعدا ماديا في الفترة التي تلي الحدث فإن تاريخ الشعوب محكوم عليه بالفناء و النسيان ومن ناحية أخرى بدون وقوف الشاهد جنبا إلى جنب مع الفاعلين المباشرين في الحدث وبدون اضطلاعه أيضا بدور الناطق بلسان الفاعلين فإن ذلك التاريخ لن يكون له ورثة وقرطاج كما يراها المؤرخ تاسيتس ليست قرطاجنا كما أن ماضي العرب بدون عيون ابن خلدون ما كان ليجد له فينا من وارث

هذا يعني أن العدالة التي تسلخ بوكدوس وأداة تصويره من سياقهما ترتكب خطأ السهو في شأن الشعب وحق الشعب المشروع في توثيق صوته وتاريخه ولو استندنا لتاريخ الشعوب الأخرى وذكرنا على سبيل المثال مارسيل كامي وجان رونوار ومارك هارمن ، من بين أسماء عدة على قائمة الكاميراوات العمالية الأممية فإن الملاحظة الأولى التي تستوقفنا هنا هي أن لا أحد من هؤلاء كلهم تم جلبه أمام المحاكم أو تعرض لأدنى لوم أو تأنيب بسبب كونه مثل جزءا لا يتجزأ من النضال التاريخي العمالي ونفس الملاحظة تنطبق في مجال التوثيق الأدبي. ففيكتور هيجو يدرس في العالم أجمع وفي بلادنا كرائد للنص الإجتماعي، قصيدة أو رواية، يشجب الحيف والإقصاء ويسمي بلا لف أو دوران فاعليه السياسيين وشاهد "الكهوف في ليل" أو كاتب "البؤساء" ،حتى وإن لم يكن من المتعاطفين مع الكمونة، أو رفض الإنخراط في هذه الحركة، يعد شاهدا ملتزما وغير محايد فيما عاشه من أحداث القرن التاسع عشر بفرنسا. وزولا بدوره ماكان ليكتسب من الشهرة ما اكتسب لولا "جارمينال" أبرز عناوين الأدب الإجتماعي، وما كان لزولا أن يخط سطرا واحدا في هذه الملحمة العمالية لو لم يكن قلبه مع العمال. وليس أدل على هذاالتلاحم بين الشاهد المبدع الذي كان صحافيا في بداية مسيرته مع القلم والفاعلين على الركح العمالي من تلك الحشود العمالية التي وقفت بالآلاف في موكب دفنه وهي تهتف: " جارمينال، جارمينال" وكأن الأثر الأدبي الذي صور ملحمة عمال المناجم بفرنسا قد طفا في تلك اللحظة بالذات على غيره من العناوين -وكم كانت عديدة- التي خلفها إميل زولا. وردا على هتاف تلك الجماهير، قال أناتول فرانس وهو يؤبن الكاتب: لقد جسد لحظة من الوعي الإنساني
الفاهم بوكدوس يجسد بدوره لحظة من ذات الوعي وهو حي بيننا بل أكثرنا حياة مع كل ما يكتنف صحته من مخاطر، فهو الشاهد على جارمينال تونس الذي خرج من أحشاء الوطن والمناجم وليس من مخيلة فنان أو مفكر، وهذا الشاهد لا يطالب بتكريمه كمن سبق ذكرهم ولا بنيل تشريفات أخرى تقر له وهو حي بنبل النضال والأداء الصحافي ولكن ليس أقل أحقية بالتكريم والتشريف لأنه يجسد هذا النضال المشروع حتى وهو في السجن، نضال يستند في قداسته لتاريخ الصراعات العمالية التونسية منذ انطلاقتها مع المرحومين محمد علي وفرحات حشاد

وإذا أبت السلطة أن تقر بهذا الواقع فعليها أن تذعن على الأقل لرأي العقل البشري. حين توضع أمام خيار الحياة أوالموت المؤجل لمواطن ليس أمامها حل وسط لتفادي معضلة القرار. الخيار الأوحد المشرف والعادل هو إطلاق سبيل الفاهم بوكدوس ولا نجاة بدونه

أ.عامري
2010.07.22

مترجم

النص الأصلي بالفرنسية




lundi 9 août 2010

Citoyens du monde, taisez-vous, et pas de blasphème!

En vertu de la loi Gayssot qui pénalise le négationnisme, Vincent Reynouard (1) est condamné à un an de prison et 60 ooo euros d'amende.

"Antisémitisme. Mot sésame, mot magique, il dit tout, il condense en un éclair les affres du monde moderne. A peine proféré, il impose la circonspection et paralyse la pensée critique. Brandi comme une menace, il enjoint au silence, comme si quelque chose de terrifiant et de sacré était en jeu, condamnant chacun à surveiller ses propos de crainte de blasphémer." (Bruno Guigue)
Pour avoir écrit ces mots, le Français Bruno Guigue qui occupait le poste de sous-préfet a été limogé. Et considéré comme Persona non grata dans les médias et les milieux qui refusent de s'écarter de la doxa occidentale ou de heurter un tant soit peu le sionisme, fer inébranlable de ses garde-fous.

Pour avoir écrit Sarkosy, Israël et les Juifs, Paul-Eric Blanrue, un autre Français, a été boudé par tous les éditeurs de son pays, et se faisant publier en Belgique(2) tous les circuits de distribution en France lui ont été refusés.

Cela s'est passé dans un pays laïc, que d'aucuns appellent berceau des Lumières et du Droit, et non dans un royaume à droit divin ou pays totalitaire.

Pour avoir écrit l'Industrie de l'Holocauste, le juif américain Norman Gary Finkelstein, fils de rescapés des camps nazis, a été exclu de l'Université DePaul de Chicago où il enseignait les sciences politiques. Chaque jour, il est la cible privilégiée des feux nourris qui attentent à sa réputation et pourraient bien attenter à sa vie, un jour.

Pour avoir écrit "Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine" John Mearsheimer et Stephen Walt, académiciens américains de notoriété universelle, risquent de subir le même sort que Finkelstein, à savoir une carrière et une réputation brisée par le lobby sioniste. Si ce n'est pire.

Cela s'est passé et se passe aux USA, démocratie phare, nous dit-on, et non dans une dictature du tiers monde ou une enclave de l'obscurantisme musulman.

Pour avoir écrit L'Holocauste comme culture, le Hongrois Imre Kertész, qui n'est pas pour autant négationniste, survivant des camps de concentration et lauréat du prix Nobel de Littérature en 2002, du seul fait d'avoir osé dire que le tabou de l'holocauste est une « boule puante morale qui empoisonne inutilement un air déjà suffisamment vicié », et que l'holocauste ne pourrait survivre comme culture qu'à la condition « d’inventer Auschwitz et de créer Auschwitz » est considéré par les bons apôtres comme auteur pour le moins choquant et provocateur.

Pour avoir écrit, signé, conférencé et clamé sur toutes les tribunes son indéfectible solidarité avec les révisionnistes, Noam Chomsky, juif américain, linguiste, philosophe et professeur sollicité et cité dans le monde entier, est considéré en Israël comme pas moins ennemi que le pire fedayin ou terroriste qu'on pourchasse en tout lieu, étant " vu par la droite, mais pas seulement, comme un déserteur, un traître et un ennemi de son peuple » (Haaretz, quotidien hébreu, 18 mai 2010).

Pour s'être inscrits dans la ligne de la dissidence juive et avoir osé démystifier les mythes fondateurs de l'État d'Israël, juifs, citoyens israéliens ou d'autres nationalités, sont soumis aux mêmes campagnes de dénigrement et désignés du doigt comme des antisémites par excellence, les alliés objectifs de l'ennemi traditionnel d'Israël.
Pour avoir écrit "Comment le peuple juif fut inventé. De la Bible au sionisme", l'historien israélien et professeur à l'Université de Tel Aviv depuis 1985 Shlomo Sand, du fait qu'il réfute la thèse d'un exil juif de Palestine imposé par les romains, lequel ne serait qu'une invention chrétienne pour nourrir le mythe du "peuple errant", du fait qu'il affirme que le peuple juif n'est pas né il y a 4000 ans mais seulement sous la plume d'historiens du 19e, est taxé de plus grave que le négationnisme: c'est le saboteur de la plate-forme historique soutenant tous les mythes fondateurs de l'État hébreu. Shlomo Sand est le négateur du peuple juif. Et il n'est pas le premier ni le seul. Ni n'en sera le dernier.(3)
Cela se passe en Israël, chez les sionistes, sémites, juifs, hébreux. Et pas dans un pays arabe ni dans l'Iran néo-nazi.

Et il faudra citer encore les voix juives arabes errant en Israël ou ailleurs : Naeim Giladi, juif irakien émigré en Israël pour la quitter plus tard, quand il aura découvert que le pogrom qui fut aux origines de son émigration et celle de milliers de ses compatriotes était l'œuvre du Mossad, auteur d'un livre à ce sujet « Scandales Ben Gourion: Comment la Haganah et le Mossad ont éliminé des Juifs » (Ben Gurion's Scandals: How the Haganah and the Mossad Eliminated Jews) (4)

Samir Naqash, arrivé en Israël à l’âge de 13 ans, suite au même «pogrom » et, dès 15 ans, tentant plus d’une cavale, arrêté, emprisonné et récidivant jusqu’à sa mort en 2004, en Grande-Bretagne, et qui par réaction au mensonge sioniste a refusé non seulement d’écrire en hébreu mais aussi d’hébraïser son nom qu’il a conservé arabe, comme la nationalité qu’il revendiquait par ailleurs, se disant partout « juif irakien et arabe ».

Abraham Sefaty qui, lui, est le doyen des prisonniers politiques dans le monde arabe, marocain et refusant de suivre ceux qui avaient obéi aux consignes sionistes, resté sur le sol natal pour se battre aux côtés de ses frères arabes, auteur de Lutte anti-sioniste et Révolution Arabe, Écrits de prison sur la Palestine, L'Insoumis, Juifs, marocains et rebelles, entre autres.

Georges Adda, politique et syndicaliste tunisien, ayant connu les prisons, les camps de concentration et les déportations des colonialistes français, et refusant de cautionner le sionisme en quoi que ce soit, refusant même l’hospitalité de ses enfants émigrés en France, resté en Tunisie pour y mourir et être enterré. Adda, alors même que le président Bourguiba invitait les Arabes à accepter une paix négociée avec Israël, fidèle à sa lutte anticolonialiste et n'acceptant pas tel compromis, refusa de reconnaître l'État hébreu, et apporta, tout au long de sa vie, un soutien sans nuance à la libération de la Palestine. (5)
Il en fut de même pour son fils Serge Adda, ex directeur de TV5 monde mort en 2004, et qui n'a abjuré ni sa tunisienneté ni son judaïsme ni son antisionisme radical.

Ces juifs pas moins juifs que Netanyahu, mais d'une tout autre pensée, morts ou vivants, sont considérés comme des parias, la peste noire dont le nom seul glace de peur, justiciables et pendables morts ou vivants si Israël pouvait le en décider, au même titre que celui qu’elle garde dans ses cachots depuis 1986, le "traître", l’objecteur de conscience, le citoyen du monde Mordechai Vanunu.

Conclusion:
Quand je lis ici ou là que la Loi Gayssot a été faite pour barrer le chemin à "la peste brune qui revient" je voudrais juste faire remarquer à bons droit et endroit que la peste brune est déjà là, plus que terrifiante, faisant par milliers ses martyrs chez ceux qui osent dire "non". Ceux qui refusent la stérilisation systématique du cerveau, d'où quelle vienne, et n'acceptent pas d'endosser la pensée unique ni d'obtempérer à sa sacro-sainte dictée.
Il ne s'agit pas de réveiller les vieux démons ni de collaborer avec les néo-nazis, parce que c'est le sempiternel son de cloche, en définitive, les mêmes déclamations et la jérémiade même qui tétanisent chez beaucoup le moindre nerf de pensée critique, mais de restituer à Voltaire (si je puis me permettre ce prosélytisme) ses lettres de noblesse. Penser c'est dire non (Alain). Et dire non c'est commencer par relire Voltaire lui-même et Alain! Entendez : les refuser tout court ! comme réaction instinctive et salutaire, signe de gratitude et seul moyen d'acquérir, à mon sens, cette arme d'autodéfense initiale.
En somme, il s'agit de se soustraire à la prise et l'emprise de toute une machine qui nous broie en chaque seconde, la pensée dominante du lobby sioniste. Médiatique ou autre, asservie aux enjeux politiques et économiques qui sont les siens, et destinée à styler l'esprit en conséquence dans les boutiques du prêt à penser.
Dès qu’une brebis galeuse, un égaré, un esprit pas assez vacciné contre « l'antisémitisme» et son nouveau synonyme "l'antisionsisme" ose penser sans ce prêt, il se heurte aussitôt à une cohorte d’intellectuels, de journalistes, de politiques, de juristes qui sont là pour lui rappeler la ligne rouge à ne pas franchir.
Penser à contre-courant du prêt à penser est un blasphème, l'offense suprême au delà de quoi il n'y a que l'enfer et la damnation, un crime justiciable qui n'appelle aucune indulgence par les temps qui courent. Comme il le fut en Europe pendant l'Inquisition. Ou encore, outre-atlantique, sous la Sainte communauté puritaine de l'Amérique.
Nous n’en sommes pas loin de Salem, tristement célèbre pour ses piloris, ni de la chasse aux sorcières qui y envoyait aux bûchers ses captifs.

La loi Gayssot, aux mains des bourreaux de la pensée libre dans la France d'aujourd'hui, le prouve encore avec Vincent Reynouard.


A. Amri
09.08.10

Notes:
1-Ingénieur de formation et militant négationniste français né en 1969. Marié en 1991, il est père de 8 enfants.
2- Chez Osez Dire, Bruxelles.
3-Né en camps de réfugiés juifs polonais, en Allemagne, lauréat du Prix Aujourd'hui pour l'an 2009.

4- "Je fais partie des Israéliens qui ont cessé de revendiquer pour eux-mêmes des droits historiques imaginaires : si l'on invoque, en effet, des frontières ou des "droits" remontant à deux mille ans pour organiser le monde, nous allons le transformer en un immense asile psychiatrique. De même, si nous continuons à éduquer les enfants israéliens sur la base d'une mémoire nationale à ce point contrefaite, nous ne parviendrons jamais à un compromis historique durable.
Je fais mienne la métaphore de l'historien Isaac Deutscher, qui a comparé la création de l'État d'Israël à la situation d'un homme qui saute d'une maison en flammes et qui atterrit durement sur un autre homme qui se trouve devant le seuil de la maison, et à qui, bien sûr, est causé un dommage. Le jugement moral à porter sur l'homme qui a sauté de la maison est relatif." (Israël : notre part de mensonge, par Schlomo Sand -LE MONDE du 04.01.2002 )
5- "Engagé dès l’âge de dix-huit ans dans la lutte au sein du Parti communiste tunisien dont il devint secrétaire général adjoint à l’âge de vingt ans, Georges Adda a toujours veillé à lier patriotisme et engagement aux côtés des travailleurs et des couches populaires, accordant à la question des alliances de tous les patriotes – destouriens, communistes, syndicalistes – une importance vitale. « Tout au long de son existence, il a fait de son militantisme pour les causes justes en Tunisie, en Palestine et dans le monde sa raison d’être, sa manière de vivre à tous les instants. Et l’on peut dire de lui qu’il a toujours été en quelque sorte l’homme qui milite comme il respire." (Éloge funèbre du patriote et militant progressiste Georges ADDA - Ahmed Brahim, premier secrétaire du mouvement Ettajdid)


samedi 7 août 2010

La conscience de Hachad n'est pas justiciable

En prison depuis le 15 juillet dernier, Fahem Boukaddous est livré à une épreuve qui n'est pas la sienne. On le somme de gravir la montagne alors qu'il n'a ni piolet ni poumons. On le met dans une situation où le bout de l'ascension, la fin du calvaire, objectivement parlant, n'existe pas. Si ce n'est dans le terme fatidique prévisible. L'appréhension aiguë et fondée que le détenu soit abandonné à ce triste sort interpelle à bon droit notre conscience. Il y a ici une question de vie ou de mort face à laquelle il n'est pas permis de camper dans l'attentisme ou l'indifférence .

On ne le dira jamais assez: Fahem Boukaddous n'est pas seulement malade. Ses jours sont en danger.
Faute de justice et de courage permettant une réhabilitation officielle, laquelle ordonnerait son acquittement pur et simple, une réaction à caractère humain est vivement sollicitée. Ce journaliste, à nos yeux condamné pour un délit d'opinion (1) mérite à bon droit un traitement d'exception. Souffrant d'asthme chronique et de problèmes pulmonaires, arrêté alors qu'il se rendait chez son médecin, sujet en permanence à toutes les complications pouvant résulter de la promiscuité en milieu pénitentiaire, il n'est pas fait pour endurer la peine d'incarcération, ni dans sa totalité (4 ans ferme) ni même, à supposer qu'on songerait à une peine allégée de substitution, pour une période en-deçà.

Tabagisme passif, poussières, chaleur suffocante ou variations quelconques de la température ambiante, absence d'observation clinique et de soins adéquats à intervalles réguliers, à quoi ajouter tous les éléments incommodants dus à la promiscuité de prison, autant de facteurs, et non des moindres, laissent craindre le pire, l'irréparable pour ce détenu. D'où l'urgence de cet appel de détresse qui ne voudrait exclure aucune bonne volonté, de quelque bord soit elle, pourvu qu'elle réponde et sauve l'intéressé.
La place d'un malade, fut-il criminel et récidiviste, n'est pas dans une prison mais à l'hôpital. Et dans le cas de celui dont le seul crime avait été de se faire témoin d'une révolte ouvrière, de braquer sa caméra sur notre plaie suppurante et nous montrer ce que nous ne voulions ni voir ni donner à voir, il serait absurde de lui en vouloir à ce point(2). Son maintien en détention est un calvaire intenable, un crime, d'autant plus que la vulnérabilité de ce malade n'est un secret pour personne. Chaque minute qui passe et retarde les traitements vitaux est susceptible de sonner l'heure fatidique. Si l'État tunisien peut s'accommoder de l'indifférence, d'une telle mise à mort objective et des souffrances infligées au condamné et à sa famille, les Tunisiens ni les amis de la Tunisie à travers le monde ne pourraient le consentir. Loin de tous clivages politiques, il y va de la conscience humaine. La non assistance à une personne en danger de mort, en danger tout court, est un délit dans le code pénal de tous les peuples et toutes les nations. Et il n'y a pas que ce droit plaidant l'assistance urgente. Il y a aussi l'histoire du peuple tunisien qui interpelle le code, lui rappelle un contexte historique et social, à prendre en compte, en même temps que les libertés civiques et les principes constitutionnels. L'emprisonnement de Boukaddous est une injure à la mémoire des leaders historiques du mouvement syndical tunisien. Feus Mohamed Ali El-Hammi, FarhatHachad, Mokhtar Tlili, Habib Achour et tant d'autres encore, des symboles tout autant que des repères qui appartiennent au conscient collectif, indivis, s'ils pouvaient revenir et constataient une telle méprise à l'endroit de leur combat, ne mâcheraient pas leurs mots pour secouer cette loi inique qui profane ainsi leur mémoire.

Fahem Boukaddous n'a rien fait d'autre que marcher dans le sillage de ces hommes dont l'action, tout au long du siècle dernier, jalonnait l'histoire du mouvement national et ouvrier. Ces hommes, disparus mais jamais éteints dans la mémoire tunisienne, n'ont pas été absents dans les évènements qui ont marqué le Bassin minier, il y a deux ans. Et la caméra du reporter, accusée de fomenter des troubles et condamnée en conséquence, qu'on le veuille ou non est déjà entrée dans l'histoire de notre pays, sous l'auréole et l'autorité historique de ces leaders syndicaux. Qu'il y ait consensus ou non sur les fins politiques imputées à cette caméra, ce n'est pas du ressort de la justice ni de la loi, sauf à politiser loi et justice. Qu'elle arrange un camp ou dérange un autre, la justice est au dessus de tous et d'aucun bord pour pénaliser cette caméra. Mais si le peuple en fait sa fierté, au même titre que l'épopée ouvrière du Bassin minier, forcément cette caméra est en droit de comparaître devant la justice non dans le box des accusés mais sur le banc des témoins, voire à la barre de la défense. Que la justice daigne seulement invoquer la mémoire des Tunisiens, et cette caméra plaidera pro domo le non-lieu dans cette affaire, l'acquittement pur et simple du détenu. Le code qui pénalise l'histoire nationale et la légitimité du combat social nuit tout autant au citoyen qu'au juge. On n'envoie pas en prison la conscience de Hachad. Pour la bonne raison qu'une telle conscience n'est pas justiciable.


En d'autres lieux et sous des cieux autres, la sagesse des peuples et des nations, au sommet du pouvoir comme à la base, aurait réservé à ce journaliste indépendant une autre gloire, des égards plus gratifiants. On l'aurait mis sur les pinacles, comblé de prix et de décorations. Car, n'en déplaise aux autorités politiques et judiciaires, Fahem Boukaddous n’est pas moins méritant que les annalistes historiques européens de divers épisodes du combat social, que celui -ci soit œuvre d'art ou réalité. Artistes, historiens, écrivains, cinéastes , journalistes, toutes les formes d'expression se sont investies dans le témoignage social. Et qui dit témoignage social n'exclut pas ses implications: le droit à la subjectivité, le droit à l'alignement. Le peuple crie mais n'écrit pas ni ne filme ni n'a le loisir d'immortaliser sa voix. C'est une tâche qui ne fait pas partie de ses priorités ni de ses compétences. Elle incombe à ceux qui ont les instruments et le temps pour le faire, et la conviction qu'il y a là des temps forts de notre histoire, à ne pas rater. Des opportunités de salut public, quand bien même le discernement politique serait loin, ou totalement absent, pour cautionner cette évidence. Des moments qui n'admettent ni la cécité, la surdité ni le mutisme. Car, d'une part, sans le document pour la consigner et la matérialiser en phase post-évènementielle, l'histoire des peuples est vouée à la péremption, à l'oubli. D'autre part, sans l'engagement de ce témoin aux côtés des acteurs directs de l'évènement, sans la charge à assumer aussi en tant que porte-parole, ladite histoire n'aura pas d'héritiers. Carthage vue par Tacite n'est pas la nôtre. Et le passé arabe sans le regard d'Ibn Khaldoun aurait tombé depuis longtemps en déshérence.

C'est dire que la justice qui décontextualise Fahem Boukaddous et sa caméra pèche par omission à l'endroit du peuple et de son droit légitime à documentaliser sa voix et son histoire. Ainsi Mark Hermann, Marcel Carné, Jean Renoir, entre autres noms figurant au tableau des caméras ouvrières internationales, n'ont jamais été cités devant des tribunaux, ni le moindrement blâmés d'avoir été partie intégrante dans la lutte historique du prolétariat
. Dans le domaine littéraire, Hugo est enseigné dans le monde entier, y compris notre pays, comme le père de l'écrit social, poème ou roman, qui fustige l'injustice et l'exclusion et nomme sans couvert ses acteurs politiques. Le témoin des "caves lilloises" ou encore l'auteur des Misérables, même s'il se démarque de la Commune, ou refuse plutôt d'y adhérer, n'a été que témoin impliqué et jamais neutre de la France du 19e. A son tour, Zola n'aurait acquis sa notoriété réelle qu'à la faveur de Germinal, chef-d'œuvre de la littérature sociale. Et Zola n'aurait pas écrit une ligne d'un tel roman si le cœur n'était pas aux côtés des travailleurs. A la mort de l'écrivain qui fut aussi journaliste, la foule massée par milliers dans ses obsèques l'attestait de vive voix, qui scandait : « Germinal ! Germinal !» Comme si l'œuvre qui retrace la lutte épique des mineurs en France avait éclipsé en cet instant-là tous les titres laissés par l'écrivain. "Il fut un moment de la conscience humaine », disait de lui Anatole de France, en appui aux cris scandés.

Vivant et gravement atteint dans sa santé, le témoin du Germinal Tunisien, sorti des entrailles du pays et non de l'imaginaire d'un artiste ou d'un intellectuel, ne réclame pas tant les honneurs échus aux personnages cités ni d'autres à lui rendre de son vivant. Mais il n’en est pas pour autant moins digne, qui incarne, jusque dans sa prison, ce combat légitime s’inscrivant dans la tradition des luttes ouvrières tunisiennes, initiées par feus Mohamed Ali et Farhat Hached.

Si le pouvoir ne veut pas admettre cette réalité, qu'il daigne au moins se rendre à la raison des humains. Entre vie et mort en sursis d'un citoyen, il n'y a pas de juste milieu pour écarter la rigueur de cette alternative. Pour seule issue honorable et juste, il n'y a que la libération de Fahem Boukaddous. Salutaire.


A. Amri
22 juillet 2010


1- "Constitution d'une association criminelle susceptible de porter atteinte aux personnes et à leurs biens et diffusion d’information de nature à troubler l’ordre public": telle est l'accusation qui a valu au journaliste 4 ans de prison, sentence prononcée le 6 juillet 2010 par la Cour d'appel de Gafsa, en l'absence de l'accusé hospitalisé.
En vérité, le journaliste a été puni d'avoir couvert, dans le cadre de son exercice professionnel et en sa qualité de reporter de TV El Hiwar Et Tounsi, le soulèvement des mineurs qui a eu lieu en 2008 dans le sud-ouest du pays.

2- Selon la femme du journaliste, il y aurait plus que le jugement à appliquer pour motiver l'arrestation en sa date et son lieu du malade. Dans une lettre adressée à l'opinion publique au lendemain de cette arrestation, Mme Afef Bennacer a dénoncé une tentative d'achat de conscience proposée au journaliste et refusée par celui-ci, peu de temps avant qu'il ne soit arrêté.

Bonjour, Germaniste!


Lettre à mon fils

Arrivé à Hambourg et se rendant à Berlin où il doit effectuer un stage linguistique, Samih (qui postule à un mastère en langue et littérature allemandes) se fait soutirer une sacoche avec quelques papiers à la gare du premier train qu'il prend à l'étranger .

Je t'avais bien prévenu mon petit: ce ne sont pas les diplômes qui font les hommes, ce sont surtout les coups encaissés. Et les automatismes censés suivre. Dès que tu franchis le seuil de ta maison, fais attention aux loups. Mais n'oublie jamais la sagesse des tiens. Les doigts de ta main ne sont pas pareils.

Et tu t'es fait avoir quand même. Mais dans cette épreuve sans conséquence majeure, ce que tu as perdu n'est rien en définitive, à côté de ce que tu es censé avoir gagné.

Tu débarques pour la première fois en Europe. Et tu t'imagines que ce continent est sans faille aucune, à l'image de ce que nous en voyons à la télé, ou sur nos aéroports, nos plages, les cartes postales qui nous viennent de-ci de-là, en tout beau et parfait. Et sitôt débarqué, à la brève seconde de distraction consentie de ta part, on t'offre pour première impression d'hospitalité le désenchantement. Dans le fond, c'est ce qui te manquait et tu n'en demanderais pas mieux. Un prévenu en vaut deux. Et je suis content que les frais de l'initiation n'ont été que minimes. La faille dans l'image ou dans le cerveau de son récepteur est désormais comblée.

Ne te fâche pas après moi si je divulgue à ma façon ce fait de "candeur", minime et banal, te sachant si jaloux de ce qui n'appartient qu'à la famille. Mais voila justement une notion dont le sens gagnerait à se faire élargir un peu chez toi comme chez tes frangins, pour vous doter de quelques armes supplémentaires d'autodéfense.
Et d'ailleurs, si tu postules réellement au pseudo que tu portes (Germaniste), de même qu'au mastère, je sais que là où tu es maintenant c'est aussi une part de toi, indissociable, ou presque, de ton univers familial. Ce tropisme où culture et savoir s'allient pour nous faire intégrer des nouvelles connaissances et zones géographiques à notre univers affectif est aussi ce qui nous permet de nous armer contre les préjugés, le racisme, la xénophobie, entre autres formes d'intolérance qui gangrènent le monde. Et donc, il n'y a pas de raison que toi et moi fassions de ce petit pépin un linge de famille, il n'y a rien à laver en privé.

Après le père francisant et la sœur aînée angliciste, tu as choisi de t'investir à ton tour dans ce dialogue, jusqu'ici à sens unique, avec l'Autre. Ton père qui, en matière de croyance et de pratiques, n'était jamais un parfait musulman, avait eu quand même le mérite de greffer en vous le terme inaugural du Coran et ce que l'enseignant considère comme le premier précepte divin: "اقرأ "Lis. Il vous enseignait aussi les dires du Prophète: من حفظ لغة قوم أمن شرهم " Quiconque apprend la langue d'une communauté s'en assure contre le mal de celle-ci.
Et vous êtes à présent à même d'écouter l'Autre, d'apprendre de sa sagesse et d'intercepter directement non pas seulement ce qu'il dit de vous, mais ce qu'il dit aussi de lui-même, du monde fait de lui et de vous, lequel monde vous engage désormais, par cette connaissance et maîtrise des langues vivantes, à vous battre pour qu'il soit plus vivable, juste, équilibré. Voilà ce que j'appelle une arme élémentaire d'autodéfense. Car dans ce dialogue jusqu'ici encore atrophié, si l'Occident commence à nous voir un peu, et nous voir autrement qu'à travers l'image stéréotypée et les idées du prêt à penser, c'est en partie grâce à cette voix investie par nous, renvoyée là d'où elle venait, avec le message clair et approprié à chaque méprise et chaque mépris.

Il ne nous importe pas tant qu'on le pense ou dise, chez nous comme ailleurs:" voila des gens stylisés!" Quand le sage montre la lune, l'idiot regarde le doigt. Et tu le sais, Germaniste, que la maîtrise de toutes les langues étrangères ne vaut rien, sans celle, inaliénable, de la langue maternelle. Ni les tiens ni toi n'aviez troqué quelque chose du sein nourricier pour avoir un complexe ou une appréhension de ce côté-là. Et ni les tiens ni toi n'aviez concédé quelque chose de votre culture arabo-musulmane, si ce n'est les lectures en dents de scie du Coran, qui ne sont pas les vôtres, ni celles des musulmans.




Bons séjour et stage Samih !
Et à bientôt.

A. Amri
7 août 2010

mercredi 4 août 2010

Bibi هون عليك شريف اشهق حبيبي


ألا هبوا لسوق النخاسة أهل يعرب
من يثرب جريا وقرطاج والمغرب
وزفوا لمن امتطاكم متاع علوج
دبورا أحلت لصهيون بعد فروج
لاحياء من صهيل بعد اليوم بساحه
ولا تفكوا الأست يوما أو تلينوا لراحة
فما عاد في زمان شاع البغي فيه
عيب أن يقال كلب تفا بمن فيه
ولا بقي لتاريخ وضيع بالوجه ماء
ليجلد فاجر فيكم وما بكلب حياء

***



هون عليك شريف اشهق حبيبي
واصدح بالغنج عاليا زدني يابيبي
ولا يركبنك من مقامة الفجور غم
فالعلوج في الطابور ألفاف وكم
هذا خلفك لراكبه مركب خسيس
وعلى الهواء بحمده يلهج بسيس
ويمنة صاحب سمو وخلفه جلاله
من وقار تجرد كلاهما و سرواله
وشمالا عقيد تمدد وقبلة بارك
وكل لمن اردف وعربد تارك
وكم أميرا أتى ركضا بتاج ولا إماره
دار صهيون عاريا أم فيها الدعارة







يندى والله دما يندى
لصهيل مهرة فيها من الحرغنج و دود
والداء لا دواء له أو مداو غير داوود
يندى والله دما يندى
الحرف لمن صاح نتانياهو يحيا

أ.عامري
10.08.04

lundi 2 août 2010

Kevin Carter: voyage au bout de l'enfer (autopsie d'un suicide)


Kevin Carter (1960 - 1994)
Ce 27 juillet 1994, seul dans ta voiture et au milieu du désert, ta décision était faite.

Sitôt écrit ton dernier mot à laisser aux Absents, tu partirais. Cette fois-ci pour un aller simple. Et sans le moindre effet encombrant. Ni valise ni téléobjectif. Ni parafe autorisant mission, cartes, boussole. Ni les appréhensions de te fourvoyer à nouveau dans le chemin de l'enfer.

Tu partirais vers un monde que ta conscience, et seule ta conscience, t'as permis d’appréhender comme étant salutaire. Abstrait du mal enduré, intenable, et mettant un terme à ton ordalie. A l’inconfort de cette situation où tu perdais certitudes et repères. Et quoiqu’il en soit, ce serait un monde sans faim. Ni fin. Ni guerres.

La mort a dû te fasciner depuis longtemps. Sourdement, sans que tu aies pu le soupçonner, elle a dû te paraître à la longue plus familière que la vie..

Tu la côtoyais de si près, partout où tu te déplaçais pour en « voler » le scoop assuré, l'image inédite. De Johannesburg à Darfour, dans les ghettos des uns et des autres, sur les chemins de l’exode et des errances, dans l’enfer des haines ethniques et des guerres, la fumée et le feu des bûchers, sur les charniers comme dans la solitude et la détresse des faméliques devenus tes familiers. Mais aussi -et peut-être plus qu’ailleurs, dans des contrées apparemment moins sauvages, plus humanisées apparemment. Dans l’indifférence de ceux qui voient et laissent faire, ceux qui savent et haussent les épaules, ceux qui ne voient plus et ne voudraient plus rien voir, ceux qui vous diraient, citant le bon sens de l’absurde : « Est-ce que l’Humanité était au programme de la création» ?1

Au fil de tes obligations professionnelles, lesquelles aussi étaient des moments d'escapade vers l'enfer des uns et des autres, par giclées de caméra-mitrailleuse focalisée sur l'inhumain, l'atroce, les horreurs inédites, ta caméra qui raccompagnait tantôt, et tantôt achevait, t'avait permis d'avoir un certain avant-goût de la mort. Ce devait être à la fois âcre et titillant.
Il te fallait maintenant vider d'un trait la dernière coupe pour basculer instantanément, une fois pour toutes, dans la certitude. Tu ne seras plus.

Tant d'images interposées entre les laissés-pour-compte et les Absents, surtout celles qui restent en travers des cils et laissent des échardes dans la mémoire2 t'avaient viscéralement marqué.
Et dans le dédale du doute, quand des doigts s'étaient élevés pour vouer au pilori certains "tricheurs de l'humanitaire", même s'il était injuste de te sentir viscéralement concerné, à tant valser entre ces deux mondes, celui des voyeurs et celui du militant, tu aurais préféré battre en retraite, laissant à nu le militant et accourant au secours du voyeur.
Mais quoiqu'on eût pu dire, Kevin, tu étais surtout d'un autre monde et d'une cause inaltérable.

Aux côtés des laissés-pour-compte, les sous-humains, ceux qui sont livrés à la plus haute des solitudes, les élus de toutes les misères, et dont bon nombre, à la faveur de notre absence et nos bons alibis, ne mettent pas beaucoup de temps pour s'en délivrer. Tous ceux que tu as pu raccompagner, dans tel ou tel instantanés de leur lente ou brève agonie, tous ceux que tu as pu saisir dans tel ou tel traquenard du photographe ou de leurs bourreaux, tous ceux avec qui tu as erré à la recherche d'une goutte d'eau ou de quelque racine à se mettre sous la dent, ne t'avaient jamais quitté.

Et bien davantage ceux qui auraient pu te reprocher un certain zèle de professionnel. De les serrer de si près, les tiens, de te battre pied à pied avec les vautours autour, ils en seraient arrivés à confondre charognard et photographe. C'était en tous cas la sentence de certains juges, dont le plus implacable n'aurait été autre que toi-même, quand il a fallu comparaître devant cet implacable tribunal d'inquisition. Celui des autres et celui de soi. Et tu avais beau plaider pro domo la belle cause, juge et partie que tu étais, tu ne pouvais disculper le photographe, croyant être plus juste de le mettre sans appel au banc des charognards.

Oh, qu'importe! les laissés-pour-compte seraient dédommagés d'une gloire posthume assurée. Et qui mieux, inespérée. Et puis il fallait songer aussi au pain des vivants. Les tirages qui peinent, les caissettes à renflouer, la courbe des invendus . Sans cette manne des guerres salutaires et les non moins salutaires famines en Afrique et ailleurs, l'ailleurs et l'Afrique ce serait nous en place qui l'offririons.
Cela, en appui du jugement que tu prononçais contre toi-même, était le verdict de ceux qui dénonçaient l'affairisme de l'humanitaire. La photo choc ne rapporte rien à ceux qui crèvent et ceux qui sont appelés à crever. A l'audimat des grands médias par contre, oui. Au tirage des feuilles de choux à sensations, aux caisses des rentiers de l'info qu'il faut constamment renflouer, aux frissons des résidents et présidents des Circus Maximus dans la société du spectacle et des loisirs, oui. Et au delà de toutes les estimations.

Mais va quand même Kevin !
Tout cela est loin derrière toi maintenant. Car à l'heure où tu as fini ce mot d'adieu, il ne te reste plus qu'à franchir le dernier pas. Avec un peu de chance, écris-tu, tu pourrais retrouver Ken3.

Ken Oosterbroek, ton ami. Tué d’un feu ami, nous dit-on, dans une localité de la banlieue de Johannesburg.

Était-ce lui, Ken, parti trois mois plus tôt, qui t'aurait télégraphié pour te presser de le rejoindre ? Lui n'avait pas choisi de quitter de son propre chef ce monde. Son dernier voyage. Il n'était pas si pressé de partir. Mais sans trop savoir comment, on lui avait offert son aller simple. Et du coup, sans prévenir ni faire d'adieux, il t'avait laissé seul au désert. "Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !"4 Ce matin encore, tout autour de toi le désert en résonnait.
Mais à supposer que Ken ait pu t'appeler de l'au-delà, même si ce grief ne peut rien contre l'irréparable, tu avais tort, kevin, de penser seulement à ton ami Ken. Tu n'aurais pas dû te plier à sa voix, aussi irréfragable pût être son appel. Car tu as fait beaucoup de peines à d'autres amis, surtout ceux que tu ne soupçonnais pas, assez nombreux de part le monde, désormais un peu plus esseulés après toi.
Mais va quand même. Le mektoub est scellé. La messe est dite.

Mais Ken n'aurait été qu'une voix. Le ténor peut-être, mais juste une voix qui ne couvrirait ni n'éclipserait le chœur. Outre le juge que tu t'étais érigé de toi-même pour prononcer la sentence d'un épineux cas de conscience, et rangé à côté d'autres inquisiteurs ingérant le poison de ta consécration, jugée imméritée, il y avait aussi la traîtrise des frères de sang, la boue venant de journaux saintes-nitouches, les uns et les autres te balançant ainsi dans leur sac à ordures, pour te raffermir encore dans ton ultime choix.

Peu importe! Magnanime, sans rancune aucune, dans cet ultime choix tu leur avais offert aussi ton propre cadavre qu'ils dépèceraient des jours et des semaines durant.

Et puis il y avait, plus audible assurément que toute autre voix, le chœur des revenants.
Ceux qui te harcelaient à des heures indues, alors que tu tentais de chercher dans le sommeil un abri. Ceux-là même que tu raccompagnais, qui ne demandaient plus rien à personne, ni pitié ni assistance, rien de rien, si ce n'est le droit de mourir au moins comme les hommes, seuls ou avec les leurs, mais dignement.


Qui d'eux tous t'aurait le mieux subjugué?

Ce ver nu et gringalet qui mourait d'inanition, d'aucuns liraient une
autre appétence, et cherchait un semblant de salut à boire à même la vache l'urine apaisant sa soif? Ce damné qu'on brûlait sur le bûcher de la haine ethnique et qui, enchaîné ou anesthésié par le supplice flambait vaillamment et fumait ? Cet enfant qui rampait à quatre pattes derrière l'âme secourable escomptée et ne cessait d'espérer quand bien même le secours indifférent hâtait ses pas loin devant lui ? Ces squelettes qui conservaient encore une mince bande de peau adhésive, recroquevillés sur eux, incapables même de chasser les mouches qui trouvaient dans ces intouchables une manne pour se nourrir ? Cet enfant dégarni, sans fesses, pas même une, juste une mince planche à la verticale dressée sur deux dents de fourche pointues, dont le dos strié par les côtes saillantes ressemble, et c'est peu dire, au cliché d'une radioscopie, et qui peinait à supporter entre les épaules sa lourde tête?

Ou fût-ce le corbeau maudit que tu n'aurais vu qu'aviné, étourdi ?

La cerise sur le gâteau qui t'a valu la gloire, la consécration ? L'oiseau de malheur venu posant pour l'immortalité de cette image, sans oublier de demander à bon droit qu'on lui cède sa basse venaison, entamant pour le délire des sens et la fin de la faim son compte à rebours. Et indulgent, t'offrant si gracieusement la belle part du cadavre ?

Non, c'était elle qui t'aurait appelé.
Cette enfant qui n'en pouvait plus, à tant l'attendre la fin, et qui chavirait, ivre de lassitude, le visage contre la terre qui ne s'ouvrirait pas pour l'accueillir.
Si l'on en juge par l'aplomb du charognard à l'affût.

Et va quand même Kevin5.
Loin de ton téléobjectif mais à tes côtés quand même, plus jamais ils ne verront l'enfer ces anges que tu as rejoints là-haut.

A. Amri
1er août 2010



====Notes====

1- Bertolt Brecht.
2-Voici ce qu'on peut lire sur les carnets laissés par le photographe au sujet de la fillette et du corbeau: "à environ 300 mètres du centre d'Ayod, j'ai croisé une toute petite fille au bord de l'inanition qui tentait d'atteindre le centre d'alimentation. Elle était si faible qu'elle ne pouvait faire plus d'un ou deux pas à la fois, retombant régulièrement sur son derrière, cherchant désespérément à se protéger du soleil brûlant en se couvrant la tête de ses mains squelettiques. Puis elle se remettait péniblement sur ses pieds pour une nouvelle tentative, gémissant doucement de sa petite voix aiguë.
Bouleversé, je me retranchai une fois de plus derrière la mécanique de mon travail, photographiant ses mouvements douloureux. Soudain la petite bascula en avant, son visage plaqué dans la poussière. Mon champ de vision étant limité à celui de mon téléobjectif, je n'ai pas tout de suite remarqué le vol des vautours qui se rapprochaient, jusqu'à ce que l'un d'eux se pose, apparaissant dans mon viseur. J'ai déclenché, puis j'ai chassé l'oiseau d'un coup de pied. Un cri montait en moi. J'avais dû parcourir 1 ou 2 kilomètres depuis le village avant de m'écrouler en larmes. " Kevin Carter (Mini bio du photographe) - source de ce texte.
3- Dans la note de suicide que Kevin a laissée on peut lire au sujet de l'ami assassiné trois mois plus tôt: "Si je suis très chanceux, je vais retrouver Ken" (source)
4- Alphonse de Lamartine (L'isolement).
5- Kevin Carter s'était donné la mort à un moment de dépression. Les atrocités dont il fut témoin, la mort d'un ami assassiné et les critiques acerbes dont il fit l'objet après sa récompense du prix Pulitzer étaient aux origines de cette fin tragique.



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