jeudi 10 janvier 2013

Une Cosette au royaume des sables

Elle avait à peine 17 ans quand en 2005, fuyant la misère, l'invivable dans son pays, Rizana Nafeek a débarqué en Arabie saoudite pour chercher du travail. Elle venait du Sri Lanka comme tant d'autres migrants issus de l'Asie du sud,  persuadée qu'elle avait laissé loin derrière elle l'enfer et qu'elle allait trouver à Riyad l'eldorado dont elle rêvait.

La loi saoudienne interdisant l'emploi d'étrangers de moins de 18 ans, avant de quitter son pays Rizana Nafeek a dû recourir aux services d'une agence de recrutement pour falsifier la date de naissance figurant sur son passeport. D'un simple trait de plume appuyé vraisemblablement par un pot-de-vin, de 17 ans elle s'est  fait propulser à 20. Si bien que dès son arrivée à Ryadh le 4 mai 2005, la jeune sri-lankaise réussit à se faire embaucher comme employée de maison. Une Cosette, dirait-on, de la vie réelle, jetée au royaume des sables et du pétrole. Mais plus démunie encore que sa cadette hugolienne, parce que chez des Thénardier vivant dans l'opulence, les 3 ans gagnés par Rizana sur le papier demandent à être payés quotidiennement en corvées supplémentaires.
Bref, les problèmes qui l’avaient ménagée à son passage des frontières et les misères que cette fugitive de l'enfer sri-lankais  a cru un moment avoir laissées loin de l'Arabie ne tarderont pas à survenir, plus aigus et tragiques, dans sa vie nouvelle.
Deux semaines à peine après son embauche, alors que ses employés lui ont confié la garde de leur bébé de 4 mois, simple accident dû à la négligence ou meurtre irresponsable -personne n'en saura la vérité, le bébé meurt dans ses bras. Et comme la domestique a été houspillée quelque temps plus tôt, peut-être même battue par sa patronne, elle a beau crier et clamer que le petit s'est étouffé à cause du biberon, qu'elle n'était pour rien dans cette tragédie, ses employeurs, ayant l'intime conviction qu'il s'agissait d'un acte de vengeance, l'ont poursuivie pour homicide volontaire. Arrêtée, le jour même  Rizana Nafeek passe aux aveux.

Dans un pays où les droits de l'homme les plus élémentaires sont bafoués, on peut aisément deviner par quels moyens  l'instruction peut avancer si rapidement et, surtout, efficacement. Et l'on ne s'étonne pas que la justice soit à l'image de l'instruction, tout aussi expéditive. D'autant que l'accusée dans cette affaire n'a bénéficié (ni au cours des interrogatoires ni pendant le jugement) de l'assistance d'aucun avocat, ni interprète compétent pour traduire du tamoul à l'arabe, ou vice versa, ses récits des faits et l'acte d'accusation. Au cours du procès, s'étant rétractée et ayant soutenu que ses aveux lui avaient été extorquées sous la torture, elle a dû se démener comme elle pouvait pour plaider prodo domo, et vainement, son innocence. Condamnée dès 2005 à la peine de mort, la Cour suprême de Riyad a rejeté en 2010 l'appel. Et  bien que l'Arabie soit signataire de la Convention relative aux droits de l'enfant, qu'en vertu de cette convention ce pays n'a pas le droit d'appliquer la peine de mort à des personnes de moins de 18 ans au moment des faits qui leur sont reprochés, la justice saoudienne a rejeté toutes les requêtes, faites par l'accusée ou l'ambassade de son pays et appuyées par un bulletin de naissance authentique, en vue de respecter la loi internationale évoquée précédemment. 
Durant 8 ans, Rizana a attendu dans le couloir de la mort. Et ceux qui ont entretenu l'espoir de pouvoir la sauver n'ont ménagé aucun effort dans ce sens. Mais ni sa famille, ses compatriotes, les ONG internationales, les militants abolitionnistes, Amnesty International ni le président même du Sri Lanka écrivant au roi saoudien n'ont pu infléchir à la voix de la clémence et de la raison les bourreaux de cette damnée de toutes les misères.

Sur simple présomption de meurtre,  Rizana  vient d'être décapitée par l'épée ce mercredi 9 janvier 2013.

A. Amri
10.01.2013