mercredi 20 mars 2013

Langage et roulis




Les mots sont à certains maux vertu d'onguent qui les pénètre. Et la magie qui s'ensuit.

De leurs noisettes de pure crème et perles à substance huileuse, ils transfusent aux maux tétanisés sous la peau, en masses amorphes ou colonnes raides tendues, le lubrifiant  qui engraisse leur machine, huilant rouages rouillés  et les engrenages grippés.

"Je les vois venir ! susurre au poète la plume. Tu veux commencer par une sourde ou une sonore ?  une nasale ? une fricative ? Allez, consonne ! donne-m'en une !"

Le poète frémit quand il entend un tel impératif. Précédé de la suggestion qui sonne ! la plume ayant cette manie de détacher les syllabes chaque fois qu'elle réclame sa con-sonne ! Et pour le plaisir de la narguer un peu, il lui jette une voyelle ! un O, par exemple, qu'il croit inoffensif, comme un os qu'on jette à sa chienne, mais qui s'avère vite sournoisement miné !


Quelquefois quand le satin des sens se mêle de la partie, il y a des lettres rondes qui, au nez du poète incrédule et sa plume émue, supplicient les mots. Quand ceux-ci voient étalée, obscène, l'impudeur qui les fasse loucher. C'est à croire que ces lettres sont des ruches de guêpières, pépinières de pin-up s'affairant devant leurs miroirs, ou répétant à huis clos pour leur prochain défilé de mode ! Et mettant en demeure le poète et sa plume de se tenir sages à leur place, tête levée, au bord du podium. Pour que l'un et l'autre supervisent de A à Z, avec la superbe vue en contre-plongée,  la parade des guêpes ! Apprécier la mesure des pas, tâter l'effet du déhanchement, décider de ce qu'il faut voir et ce qu'il faut sacrifier, quand la guêpe s'arrête à hauteur de vos yeux, se tourne un moment vers vous, mais le regard altier et lointain, une main à la hanche d'un côté, et de l'autre une jambe légèrement infléchie. Avant de claquer sourdement des souliers, tourner sur ses talons et remonter le podium ! Distribuant à droite et à gauche, minutieusement mesurés, ces coups de tamis par quoi les hanches sassent aux maux leurs sens !

Il arrive à la plume et celui qui n'en est plus tout à fait le maitre alors mais à peine un suivant, un auxiliaire, de se brouiller quand il faut élire. La noire satinée guêpière, la rouge bordeaux, la blanche immaculée de la mariée, la fine résiliée dos, le dos nu en V, le décolleté de même V à l'avant,  le corseté de taille?... Et qu'est-ce qui rehausse à telle guêpe tel galbe, la grâce de la ligne, le moelleux des contours, à tel nu et décolleté son aura mystique plus que tout pouvoir affriolant, qui du porte-jarretelles ou de la culotte, de dos ou de face toisés, jaugés, soupesés, a excellé à tel endroit et marqué un plus, ou pourrait faire mieux, avec un millimètre de moins, pour être plus léger,  parfait, et rehausser tel ou tel détail physique ou esthétique ? Et que dire à ce coquet buste sous son bâillon diaphane ? et aux saints que tel bâillon étouffe ? pour que les uns soulèvent un peu la paupière, voire écarquillent les yeux ! et respirent mieux, pendant que l'autre resserre d'un demi millimètre son bâillon, afin que les martyrs auréolés, plus charismatiques pour leurs dévots, soient  en tout saints ?

Maintes fois ainsi les lettres rondes frondent à la plume ses maux que le poète enferre dans le crâne. Rond et moelleux de galbe, et tout son sens aux courbes souples et gracieuses, tirent alors de son nez la plume raide, qui lui crient:" amène-toi coquine amène ! viens m'offrir ce tango !"


Il y a des mots qui sont aux maux ce qu'est le tango aux jambes qui s'y jettent. Pirouettes de sens entrelacés dans les lacets qui en tondent l'herbe. Peu importe que la piste sente le sang des entrailles tripotées, le whisky ou les parfums concupiscents des bouges et des tripots ! Sa superbe ainsi étalée et tripotée, du calice de verre plein qu'on caresse des mains et des jambes, on abattrait leur superbe et la barbe aux tueurs qui s'en tripotent les cartes et les favoris ! Quant aux  braises qui zyeutent et le tabac qui les allume, on n'a que faire des badauds quand à plus beau sa chandelle s'allume !

Et au fur et à mesure que le mou du satin en feu froufroute au bourru du dur qui s'y frotte -et vice versa, dans la cadence des pas frénétiques, et sous les côtes éclatant de l'haleine qui les soulève, la sève qui tangue et plie à sa belle sa taille apprête au  roulis des sens épars le sang qui en bout...

Pendant que le poète n'arrête d'écrire ni fronder Satan de ses malédictions !
Tandis que Satan, à chaque malédiction, rameute sa soldatesque de guêpières ! que le déluré de celle-ci, à chaque répétition finie,  jette sa plume à la taille d'une guêpe. De sorte qu'au troisième tango, comme la mer qui s'ébroue de l'écume qui la submerge, de vive voix la plume réclame deux verres !



Pour l'eau salée qui pétille sous la chape de plomb. Le jus de sa bouteille. Le champagne que comprime le bouchon champignon au goulot, le champignon qui menace de sauter dans un éclat de bombe, tant il ne peut tenir ni soutenir la capsule et son muselet de fil à fer qui refoulent l'encre.

A. Amri
20.03.13


A des frères à nous, que nous oublions quelquefois

Quelquefois nous oublions ce sang racé qui est de nous.
Que nous dénient dans leurs tubes à essai les analystes de groupes sanguins soucieux de prévenir l'abâtardissement de notre race, l'altération de ce qu'ils appellent "nôtre pur sang".
Quelquefois ce sang racé, l'autre, le vrai, en nous bouillonnant et plus pur que le présumé pur sang nôtre, nous rappelle à l'irréfragable appel de notre sang de race.

Quelquefois nous oublions injustement des frères à nous.

Je cite pêle-mêle, outre Henri Maillot et Maurice Laban dont les photos illustrent ce texte, morts pour l'Algérie indépendante, l'un au maquis des Arès comme fellaga, l'autre fellaga du même maquis capturé et fusillé alors qu'il criait:"Vive l'Algérie indépendante!"...
Je cite, outre ces frères qui nous ont transfusé leur sang pour nous permettre de vivre libres au Maghreb, mille et un autres du même sang généreux, tombés pour la Palestine, ou ayant passé leur vie en prison pour elle, dont certains -depuis près de 20 ans- à ce jour dans les oubliettes des prisons...
Je cite pêle-même Patrick Arguello, Rachel Coorie, Juliano Mer-Khamis, Vittorio Arrigoni, Koso Okamoto, Ilich Ramírez Sánchez (alias Carlos) Mordechaï Vanunu...et j'en oublie...

Quelquefois nous oublions injustement des frères à nous.

Dont certains, vivants encore, moisissent dans les prisons. Et d'autres, plus nombreux, dans le caveau de la même amnésie.   Morts pour notre patrie et la leur, mais surtout morts pour nous. Morts de nous avoir tant aimés. De n'avoir pu souffrir la trahison du sang, le désaveu du sein nourricier, l'apostat de l'eau et du sel, la maisonnée, l'air et la terre communes.
Morts sous le caveau ou en prison, d'avoir franchi, pour se souder à nous, des interdits minés. Au péril de leur vie, de l'honneur des leurs -les autres leurs, les leurres des autres, parce qu'ils sont justes et beaux, ces frères, et sachant mieux que le "gratin" de nos autres frères faire la part des leurres et des leurs...

Lisez ce texte, s'il vous plaît:

    "Je ne suis pas musulman, mais je suis Algérien, d’origine européenne. Je considère l’Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Au moment où le peuple algérien s’est levé pour libérer son sol national du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur.
    La presse colonialiste crie à la trahison, alors qu’elle publie et fait siens les appels séparatistes de Boyer-Bance. Elle criait aussi à la trahison lorsque sous Vichy les officiers français passaient à la Résistance, tandis qu’elle servait Hitler et le fascisme.
    En vérité, les traîtres à la France, ce sont ceux qui pour servir leurs intérêts égoïstes dénaturent aux yeux des Algériens le vrai visage de la France et de son peuple aux traditions généreuses, révolutionnaires et anticolonialistes. De plus, tous les hommes de progrès de France et du monde reconnaissent la légitimité et la justesse de nos revendications nationales.
   Le peuple algérien, longtemps bafoué, humilié, a pris résolument sa place dans le grand mouvement historique de libération des peuples coloniaux qui embrase l’Afrique et l’Asie. Sa victoire est certaine.

    Et il ne s’agit pas comme voudraient le faire croire les gros possédants de ce pays, d’un combat racial, mais d’une lutte d’opprimés sans distinction d’origine, contre leurs oppresseurs et leurs valets sans distinction de race.
   Il ne s’agit pas d’un mouvement dirigé contre la France et les Français, ni contre les travailleurs d’origine européenne ou israélite. Ceux-ci ont leur place dans ce pays. Nous ne les confondons pas avec les oppresseurs de notre peuple.
   En accomplissant mon geste, en livrant aux combattants algériens des armes dont ils ont besoin pour leur combat libérateur, des armes qui serviront exclusivement contre les forces militaires et policières et les collaborateurs, j’ai conscience d’avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple, y compris ceux des travailleurs européens momentanément trompés."

Henri Maillot (à droite sur la photo) a écrit ces mots alors qu'il rejoignait le maquis des fellaghas dans les Aurès, le 4 avril 1956. se battant contre la France coloniale pour l'Algérie indépendante. Deux mois plus tard, le 5 juin 1956, il sera arrêté, torturé puis, alors qu'il criait:"Vive l'Algérie indépendante!" fusillé d'une rafale de mitraillette.