lundi 4 avril 2016

Du coeur et des cordes: Alla est grand !

" Voilà longtemps qu’un « moderne » n’avait à ce point réussi à coller à l’héritage des anciens pour ce qui est des solos de oud, le luth arabe. Abdellaziz Abdellah, alias Alla, sait écouter le silence qui vient entre les notes pour souligner les drames et les désirs." (Eliane Azoulay)

"La démarche d’Alla est faite d’improvisation au fil des soirées. Il ne se souvient jamais de ce qu’il a joué la veille ; son inspiration : « tout ce qui me fait mal ressort », dit-il." (Wikipédia)

Ce luthiste algérien s'appelle Alla, et je voudrais lui servir de prophète auprès de mes amis mélomanes.

Dans sa manière d'enlacer le luth, il rappelle singulièrement le mythe associé à un personnage biblique, et la poignante tragédie qui s'y rattache. Si bien que, pour celui qui connait ce mythe fondateur de la musique arabe, dès qu'Alla gratte ses cordes, magie des résonances qui sortent du cœur et des cordes, c'est la perception du personnage évoqué qui se projette sous ses yeux, ou sur l'écran de sa pensée. Ce n'est plus Alla que l'on croirait entendre. Mais Lamech
1 et sa légendaire douleur créatrice, l'inconsolable père qui étreint en l'oud originel des reliques pieuses de son enfant. Et c'est un tel être cruellement éprouvé qui tire des cordes touchées par ses peines ce que ses yeux secs de vieillard sont incapables de verser. 


L'instrument serré contre la poitrine de l'homme, la tête de celui-ci reposant sur le corps de l'instrument, et l'expression du visage que le langage musical traduit mieux que la plus éloquente des langues humaines: tout en cette communion mystique entre l'artiste et l'instrument de son art rappelle la tragédie laméchienne, ou le mythe qui a présidé à la création du luth.


 


Selon Kitab Al-Alghani, interrogé par Al-Mutamid sur l'origine du luth, Ibn Khordadbeh lui a répondu en ces termes:" le premier  qui fit usage du luth est Lamek, fils de Metouchalekh, fils de Mahawil, fils d'Abad, fils de Kkanoukh, fils de Caïn, fils d'Adam. Ce Lamek avait un fils qu'il aimait tendrement; la mort le lui ayant enlevé, il suspendit le corps à un arbre; les jointures se désagrégèrent et il ne resta plus que la cuisse, la jambe et le pied avec ses doigts. Lamek prit un morceau de bois et, l'ayant taillé et raboté avec soin, il en fit un luth, donnant au corps de l'instrument la forme de la cuisse, au manche la forme de la jambe, au bec celle du pied; les chevilles imitaient les doigts et les cordes les artères. Puis il en tira des sons et chanta un air funèbre auquel le luth mêla ses accents..."2

Dans le monde arabe -quoique le phénomène ne se limite pas à ces frontières,  il y a des génies qui n'envient rien aux djinns des Mille et Une Nuits. Les uns et les autres enfermés dans des bouteilles. Les bouteilles scellées à la flamme du chalumeau et celées on ne sait dans quels tombe et cimetière.

Malgré son talent, sa stature de virtuose et les divines sonorités de son nom, Alla3 fait partie de ces génies enterrés, injustement couverts de l'hermétique chape d'oubli. 


A mon sens, c'est un sacrilège détestable à l'endroit de ce maître créateur du Fondou. Alla est grand, et les médias de télédiffusion arabes ne font preuve d'aucune piété à son égard.

En même temps, avec la complicité de politiques culturelles corrompues, de médias soumis au joug du mercantilisme, de publics tout aussi ternes et complaisants que ceux qui décorent l'arrière-fond des plateaux de télévision, la médiocrité artistique, chez nous comme ailleurs née sous une heureuse étoile, paonne sur nos télés et trône.


Nanas et Nounous, poupées gonflables sorties de l'industrie prospère du vedettariat, du jour au lendemain déifiées à l'aune d'un look coquin ou d'une morale déjantée. Alors que les dieux de la stature d'Alla n'ont droit qu'à l'outrage qui les voue au black-out médiatique.


" Si Alla était né en Allemagne, écrit Amin Zaoui, universitaire et romancier algérien, il serait assis au rang de Beethoven. Né en Autriche, il serait aux côtés de Mozart. En Russie, il serait le digne émule de Tchaïkovski. Et en Égypte le pair incontestable de Mohamed Abdelwahab. Mais Alla est né à Béchara (Algérie). Et il s'en est trouvé assis dans le giron de l'oubli, de l'assassinat indirect."


 

Ahmed Amri
4 avril 2016

1- Lisez Lamek: c'est le père de Noé selon la Genèse [*] et le Kitab al-Ansab d'Abou Mondher es-Sahhari[**].

2- Maçoudi, Les Prairies d'Or, Texte et traduction par C. Barbier de Meynard, Tome 8, (Paris - 1861), p. 88

3- Alla (en arabe علا) de son vrai nom Abdellaziz Abdallah: chanteur algérien né le 15 juin 1946 à Béchar (Algérie) est un musicien-compositeur à qui le Fondou (genre musical sahraoui qu'il a initié lui-même et baptisé du surnom donné à son père mineur au « fond 2 » de la mine de Kenadza) doit sa promotion au delà des frontières de Béchar et d'Algérie. Né dans une famille pauvre, il est le cadet d'une fratrie de 12 garçons et filles. A 15 ans, il quitte l'école, s'adonne à toutes sortes de métiers: électricien, ouvrier boulanger, commerçant de meubles... A 16 ans, il fabrique de ses propres mains son premier "luth" à partir d'un bidon ! En 1992, il part en France, délégué par son pays pour le représenter dans un concert donné à l’Unesco. Alla s'acquitte de son devoir d'« ambassadeur » mais décide de rester en France. (D'après Wikipédia)
Sa discographie est sur ce lien.



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