jeudi 4 septembre 2014

Il était une fois à Kojo la joie




Il faisait bon vivre à Kojo.

En toute saison dans ce village situé non loin du mont Sinjar, il fleurait des senteurs émoustillantes, des parfums de volupté. Fragrances de thym sauvage mêlées aux arômes de l'armoise et du genévrier. L'air en était tellement imprégné et incorruptible que le Kojois, depuis toujours réputé bon vivant et en symbiose avec la nature, alléchait moins que tout autre humain ailleurs la maladie. On dit que la longévité aurait fait de cette heureuse contrée en terre de Mésopotamie son pays de prédilection. Et pour aider les hommes à tirer le meilleur parti de cette longévité, dit-on encore, Taous Malek, l'ange-paon qui préside au bonheur des vivants, avait décrété à ses fidèles la joie comme un acte de foi. Un pilier fondamental du yézidisme. Aussi la gaieté instinctive, le bonheur sacré qui invitait périodiquement ses élus à le célébrer dans l'allégresse commune, en chantant et dansant à la ronde, rayonnait-il depuis la nuit des temps sur tout le pays des Yézidis.

Des siècles durant, des millénaires sans fin, il faisait bon danser et vivre à Kojo. Comme on peut le voir sur la vidéo ci-dessous.





Telle était à Kojo la vie. Jusqu'à ce jour fatidique. Ce funeste 4 août 2014.

Ce jour-là, des soudards en noir et hissant des bannières noires, tout aussi lugubres que leurs desseins, sont venus de la nuit moyenâgeuse empester Kojo. Et empêcher les hommes libres de danser en rond.
Des soudards nourris de haine et respirant et suant la haine de tous leurs pores ont surgi des cloaques immondes des ténèbres pour s'en prendre à ceux qui respiraient le thym sauvage, la lumière limpide et l'aimable gaieté.

Pourrait-on imaginer que celles et ceux qu'on voit sur cette vidéo datant de quelques mois seulement ne soient plus de ce monde? Pourrait-on imaginer que ces femmes et hommes célébrant dans une telle ambiance de kermesse le bonheur puissent disparaître en moins de rien, immolés en masse sur l'autel d'une horde de sanguinaires ennemis de la joie? Pourrait-on imaginer qu'une telle hécatombe, ourdie puis ordonnée avec un parfait sang froid et précédée des pires supplices, ait pu se produire non loin de nous, et en l'an 2014? Pourrait-on imaginer que l'enregistrement de ce bal publié par un rescapé miraculé soit tout ce qui nous reste des Kojois, que la joie de vivre dont ces femmes et hommes étaient l'incarnation, la fraternité et le pacifisme qu'ils prêchaient et observaient sans faute en vertu de leur foi aient pu susciter autant de haine chez les califoutraques des temps maudits?

Si de telles interrogations se passent de réponse, que faire alors, s'il vous plait?
Quelle oreille qui ne soit pas sourde interpeller? Quels témoin, instance de droit, répondant de justice humaine qui ne soient ni absents, complaisants, ni complices, saisir de ce génocide? Quelle conscience humaine encore de ce monde faut-il interpeller et secouer pour qu'un tel crime ne reste pas impuni ni ne se reproduise?


Ce 4 août 2014, les soudards de la barbarie ont investi Kojo. Entre autres villages habités par les Yézidis autour du mont Sinjar. Les ennemis jurés de la joie ont d'abord passé par les armes une bonne centaine de jeunes qui tentaient de résister, les uns égorgés comme des moutons, les autres à bout portant fusillés. Tous sous les yeux de leurs familles impuissantes (mères, épouses, enfants...), ameutées par la force des armes et forcées d'assister aux scènes macabres. Scènes que les bourreaux ne manquaient pas d'en rehausser l'effet par telle ou telle humiliations. Coups, crachats, insultes en tous genres. Et cerise sur le gâteau si la métaphore ne choque pas, plus d'un de ces exécutés ont été pendus à des poteaux électriques, décapités, étripés, exposés au soleil et charriant des corbeaux. Pour le supplice inouï des survivants.

Ensuite, les ennemis jurés de la joie et de la vie ont parqué séparément dans un camp de concentration les hommes et les femmes, sommant les uns et les autres de se convertir à l'islam, seule condition pour eux de réchapper à l'exécution. Un ultimatum d'une dizaine de jours leur a été fixé. Leur argent, les bijoux des femmes, tout ce qui a de la valeur leur a été ôté. Leurs maisons, bétail, voitures, téléphones portables, tout ce qui peut être saisi comme butin de guerre leur a été confisqué.

Au jour "J" (le 15 août), à l'exception de sept personnes miraculées qui ont pu échapper au carnage et à qui on doit la vidéo et les éléments de ce témoignage, tous les hommes âgés de plus de 13 ans (quelque 600 d'après les rescapés) ont été exécutés. N'en déplaise aux agents de propagande qui nous montrent des vidéos de convertis sur Youtube ou ailleurs, pas un Yézidi, ni à Kojo ni ailleurs, n'aurait accepté de troquer sa confession et son honneur pour la vie sauve. Les martyrs ont convenu d'opposer à leurs bourreaux cet ultime acte de résistance, cette vaillance héroïque d'hommes libres et jusqu'au bout insoumis. Les femmes, quant à elles, et les enfants âgés de moins de 13 ans (700 en tout) ont été retenus à titre de prisonniers. On présume que les femmes, du moins celles qui ne sont pas âgées, ont été vendues, comme le rapportent plusieurs sources dont la députée yézidie Vian Dakhil. Il n'est pas exclu que certaines aient été forcées d'être des concubines, des auxiliaires malgré elles des jihadistes du niqah. En ce qui concerne les enfants, personne n'est en mesure de dire ce qu'ils sont devenus. On a vu des vidéos présumées d'orphelins yézidis pris en charge par les califoutraques. Mais à les supposer authentiques, on n'y voit que des enfants en bas âge (3 à 6 ans tout au plus), ce qui autorise les pires craintes en ce qui concerne les autres. Le dieu de ces califoutraques (qu'il ne faut sous aucun prétexte assimiler à Allah) est un Moloch, un prince de l'Enfer qui se nourrit au quotidien de chair humaine. Et l'on est en droit de craindre que beaucoup d'enfants yézidis aient pu servir d'hosties à tel Moloch. 

Plusieurs récits de cette tragédie évoquent, outre les inénarrables atrocités commises par les hordes de la barbarie, des actes pour le moins épiques, des attitudes admirables à l'honneur des victimes. Dont le suicide de Gilène Barjès Nayef, en l’occurrence synonyme de haut fait de résistance yézidie.

Cette jeune fille dont la beauté subjugue comme on le voit sur la photo ci-dessous ne vivait pas à Kojo, mais à Tell Aziz, patelin voisin dont plusieurs familles ont des liens de sang avec les Kojois. On croit l'avoir identifiée dans la ronde filmée, mais il faut le dire avec prudence et circonspection, même si les similitudes des traits sur la photo et la vidéo (observer la danseuse qui porte un pantalon noir et une veste manteau grise) sont frappantes.

Gilène Barjès Nayef
Quoiqu'il en soit, depuis son suicide -que nous n'avons pu dater- Gilène Barjès Nayef est devenue icône de la résistance yézidie en Irak. Son village Tell Aziz a subi l'invasion des barbares ce même 4 août funeste. Alors que certaines populations vivant dans les autres villages de Sinjar ont eu le temps de fuir vers les hauteurs du mont, celle de Tell Aziz, prise au dépourvu, a dû résister tant bien que mal quelque temps, avec l'appui des Peshmerga. Mais les assaillants ont vite pris le dessus, et les combattants kurdes ont abandonné à leur triste sort la population. Malgré ce que les Yézidis appellent trahison des Peshmerga, les habitants de
De g.à.d, Rizan (frère de Gilène) et les oncles Jamil et Kacem
Tell Aziz, les jeunes surtout, ont résisté jusqu'à l'épuisement de la dernière balle dans leurs fusils. Si bien que par volonté farouche de mourir debout, beaucoup de jeunes ont continué de se battre avec des pierres. Et sans doute en représailles contre ces irréductibles yézidis, beaucoup de familles dont celle de Gilène ont été massacrés sur le champ. C'est ainsi que le 4 août, les bourreaux daéshistes ont égorgé sous les yeux de Gilène son père septuagénaire, ses deux frères dont l'un terminait ses études en médecine et quatre de ses oncles. En plus de cette hécatombe familiale, une quinzaine de proches ont été kidnappés. Même si personne ne sait ce qu'ils sont devenus, il y a lieu de croire qu'ils ont été exécutés dans le grand carnage du 15 août à Kojo.

Si les bourreaux avaient daigné épargner la vie à Barjès Nayef la dernière survivante de sa famille,  c'est vraisemblablement parce qu'ils espéraient faire d'elle une odalisque. Une concubine à adjuger à l'un des leurs ou à vendre à quelque saint baron du califat. Mais c'était compter sans la noblesse d'âme de Gilène, sans la trempe héroïque de son caractère. La jeune fille s'est suicidée en honorant la devise millénaire des Yézidis: "plutôt la mort que le déshonneur !"

Le mot de la fin, nous voudrions le "dédier" aux ennemis de la joie. Ou plutôt à leurs amis dans les bases arrières du jihadisme daéshiste. Dont, hélas, la Tunisie.
Selon des chiffres publiés sur les pages web arabes de CNN TV, lesquelles citent le Pew Research Center, la Tunisie figure en tête des pays dont sont issus les jihadistes engagés en Syrie et en Irak, avec un effectif de 3000 personnes (dont des dizaines de femmes jihadistes du niqah). Ce n'est un secret pour personne, et les documents compromettants foisonnent à ce propos, que des personnalités politiques haut placées dans le mouvement Ennahdha, des ministres de l'ancien gouvernement à majorité islamiste et des députés dans l'actuel parlement (ANC) sont impliqués jusqu'au cou dans "l'exportation" du jihadisme vers ces deux pays.

Quiconque ce génocide interpelle, quiconque dont la conscience ne peut que se rebiffer contre ces crimes parrainés par des partis, des organisations ou des Etats, quiconque s'estime lésé dans son humanité par cette barbarie impliquant des citoyens ou des organismes de son pays doit réagir fort et réclamer à qui de droit d'établir toute la vérité à ce propos.

Réclamer que soient traduits devant les instance de justice internationale tous ceux qui ont recruté, financé, aidé de quelque manière que ce soit les jihadistes à partir en Syrie ou en Irak, est le devoir de chaque citoyen du monde. Quiconque faillit à ce droit, hausse les épaules, oublie ces carnages, qu'il le veuille ou non devient complice des hordes islamistes, allié objectif de la barbarie.

J'en appelle à toutes les consciences vives dans le monde pour en prendre acte.


A. Amri
4 septembre 2014


Voir aussi sur ce blog:

La tragédie des Yézidis: nouveau témoignage de Vian Dakhil


mercredi 27 août 2014

Al-Rahel Al-Kabir: Les dits de la dérision contre Baghdadi et ses abadies





Al-Rahel Al-Kabir الراحل الكبير est une troupe musicale libanaise qui a vu le jour au début de l'année 2013. Quoique ce nom (qui signifie littéralement "Le Grand Disparu") puisse suggérer une dédicace votive, un hommage à un cher défunt comme on pourrait de prime abord y songer, en réalité il a un tout autre sens. S'il y a quelque dédicace funéraire  dans cette enseigne artistique peu commune, c'est -par dérision- à l'honneur d'un disparu non regretté, un mort plutôt réprouvé à qui la troupe ne voue ni pieuse pensée ni le moindre culte.
Selon Khaled Sabih (journaliste, compositeur et parolier membre de cet ensemble) le disparu concerné ici est " le patrimoine dans ce qu'il a de rigide et contraignant". C'est l'âme musicale classique, momifiée, étriquée et considérée à tort comme un élément fondamental de l'émergence d'un artiste. Telle défunte, Al-Rahel Al-Kabir ne se revendique pas de sa lignée ni ne veut en sacraliser l'héritage. Il veut se défaire de cette momie juchée sur la poitrine des créateurs, l'enterrer sans regret pour doter les potentialités artistiques arabes d'une nouvelle dynamique. Par conséquent, l'ambition de la troupe est de révolutionner la musique arabe à travers des formes, des contenus et des techniques émancipées du cachet traditionnel et sclérosant.

Certes, cette ambition ne signifie pas un rejet en bloc de l'art contesté. A preuve: depuis sa création il y a un an, la troupe a repris de nombreuses chansons du patrimoine oriental, libanais et égyptien en particulier. Dont des titres de Cheikh Imam père de la chanson engagée arabe. Néanmoins, comme on pourrait en juger à travers le répertoire du groupe qui compte actuellement une douzaine de titres, le rythme mélodique oriental, les préludes instrumentaux longs et lassants, les notes languissantes, entre autres traits de cette âme classique, semblent bannis du style moderniste revendiqué par cette troupe. Dans ce même esprit de rénovation, les chansons reprises par la troupe ont subi un relooking à travers de nouveaux arrangements. Il faut souligner aussi que le tarab ( émotion poétique et musicale) n'est plus considéré comme un concept clé de la musique arabe chez cette troupe. Même si l'esthétique n'en est pas pour autant reléguée au dernier plan, dans les soucis de la troupe elle n'est pas primordiale. Du moins ne doit-elle jamais primer sur la force du message, en l’occurrence engagé, du groupe.

Ci-dessous une illustration sous-titrée en français.
Le tout nouveau titre de la troupe Al-Rahel Al-Kabir, intitulé "Madad Sidi (Votre baraka, Maitre/Monseigneur !)", est un pamphlet incendiaire au ton très virulent dédié à Monseigneur Abou Bakr al-Baghdadi Calife de l'EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant) et Commandant des Croyants de l'Euphrate à l'Océan.. plaise à Allah qu'Il rallonge sa barbe !

"Madad", mot arabe dont l'étymologie signifie "secours, assistance guerrière, pourvoi en troupes fraîches d'une armée en guerre", quand il est employé dans une apostrophe [Madad Untel !] équivaut à une prière dévote, une imploration généralement adressée à une autorité religieuse, particulièrement le Prophète ou ses compagnons, laquelle signifie: "Ô toi untel, intercède en notre faveur auprès de Dieu !" ou encore: "comble-nous de ta baraka!"

La chanson parodie des litanies dédiées au Prophète ou encore, comme c'est le cas chez les soufis, à des maîtres de la mystique musulmane élevés au rang des saints. La rythmique caractérisée par un tempo rapide et le leitmotiv "madad, madad sidi" ne sont pas sans rappeler le mouvement de certaines noubas, l'ambiance typique à la transe soufie.

Pour ce qui est des paroles, ce sont les dits de la dérision contre la déraison de Baghdadi et ses abadies, la satire mordante contre les califoutraques de ces temps maudits.





A.Amri
27.08.2014

mardi 12 août 2014

La tragédie des Yézidis: nouveau témoignage de Vian Dakhil

Ce 5 août 2014, le cri de détresse lancé par la députée yézidie Vian Dakhil dans l'enceinte du parlement irakien a touché des millions d'internautes des cinq continents. Poignant et percutant en raison de sa justesse, de sa force émotionnelle et de l'atrocité du sort réservé par les hordes de l'EIIL aux Yézidis,  cette minorité ethno-religieuse qu'on veut rayer, entre autres composants irakiens, de la mosaïque humaine et culturelle multimillénaire faisant la véritable richesse du peuple de la Mésopotamie. .

L'élan de sympathie suscité par ce cri de détresse ne doit pas faiblir car les Yézidis menacés de génocide ne sont pas au bout de leur calvaire. Alors que nous avons appelé de tous nos vœux une réaction humanitaire énergique et immédiate soit des Nations-Unies soit des Etats occidentaux pour sauver des milliers d'hommes menacés à Sinjar par tous les périls (faim, soif, maladies, massacres...), à l'heure qu'il est les Yézidis coincés au mont Sinjar, en particulier près de 700 familles dans la zone sud de cette région, sont toujours dans l'attente de secours qui ne viennent pas. Le 8 août, des avions américains ont bombardé une position de l'EIIL, et on a cru un moment que c'était le début d'une opération militaire destinée à secourir ces damnés yézidis. Mais il s'est vite avéré que les USA n'ont fait que pilonner une artillerie jihadiste proche de la ville d'Erbil en vue de mettre celle-ci à l'abri de la menace jihadiste. Parce qu'une partie du personnel diplomatique étasunien, et seulement pour cette cause-là, se trouve en Erbil à portée des canons de l'EIIL. On a vu pleurer Obama entendant le cri de Vian Dakhil; on l'a entendu promettre une intervention éminente. Néanmoins, on n'a rien vu de vraiment concret sur le terrain. Même le largage de vivres ou de bouteilles d'eau, louable en soi, ne semble pas avoir bénéficié beaucoup aux sinistrés en raison du relief montagneux de la zone.



Côté arabe, à part les lamentations des médias et l'indignation des citoyens du camp laïque, aucune réaction notable. Comme si ces Yézidis qui vivent parmi nous depuis des millénaires, bien avant les musulmans, les juifs et les chrétiens, ne sont pas des nôtres. Comme si les 72 campagnes génocidaires dont ils ont fait l'objet à travers notre histoire commune ne suffisent pas. Comme si nous n'avons d'autre choix que de nous taire et d'être les complices ou les alliés objectifs de cette 73 ème campagne en cours qui cible le demi million de Yézidis survivants.

A quand une manifestation pour les Yézidis à Tunis, au Caire, en Alger, à Rabat, pour ne citer que quelques capitales et les peuples de leurs pays majoritairement acquis aux valeurs universelles?

A quand un sursaut d'honneur arabe digne de ce nom pour venir en aide à ces frères et sœurs irakiens et syriens, Yézidis et autres, qu'on persécute et massacre au nom de Dieu et en notre nom, et avec la bénédiction de plus d'un politiques nôtres, hélas!?

Quand serions-nous en mesure de comprendre que ce qui se passe en Irak et en Syrie n'est que le prélude d'une tragédie d'envergure universelle si nous ne réagissons pas maintenant et de la manière appropriée pour faire front à la barbarie?

Nous avons appris aujourd'hui que Moncef Marzouki, président de la Tunisie, a demandé  "ses excuses les plus sincères aux populations chrétiennes d’Irak". Mea culpa d'hypocrite et larmes de crocodile, quand on sait la part de responsabilité qu'assument ce président et ses alliés de la Troïka dans la tragédie syro-irakienne. Combien de jihadistes tunisiens ont été enrôlés et envoyés en Syrie et  actuellement faisant partie des hordes daéshistes qui égorgent, violent, pourchassent les chrétiens et non-chrétiens, que ce soit en Syrie, en Irak ou à la porte même du Liban?

Mea culpa d'hypocrite et larmes de crocodile, quand ce président, plus soucieux de redorer son blason à la veille des nouvelles élections que secourir réellement les victimes de l'EIIL, omet les chrétiens de Syrie, les Yézidis, les Chiites, les Turkmanes, les Shabaks, eux aussi lésés par le jihadisme tunisien et l'Etat qui l'a cautionné, et pas moins dignes que nos frères chrétiens d'Irak de nos demandes d'excuses !

Mea culpa d'hypocrite et larmes de crocodile, quand ce président propose aux chrétiens d'Irak "de venir en Tunisie le temps que la situation se calme", alors qu'il devrait mettre en place, dans les pays concernés, un organisme opérationnel et doté de tous les moyens, qui fasse sortir en sécurité et venir en dignité chez nous ces frères opprimés en partie par notre faute. Il devrait faire cela aussi pour ces damnées de Sinjar qui nous interpellent encore une fois à travers un nouveau témoignage de Vian Dakhil, députée au parlement irakien. Autrement, cette tartufferie marzoukienne ne suscite même pas le rire, tellement elle vole bas.




Merci de faire écho à cette tragédie humaine, citoyens du monde, car seule une grande et forte chaine de solidarité pourra sauver les Yézidis.



A.Amri
12 août 2014 


La vidéo dans son intégralité pour les arabophones sur ce lien:


jeudi 17 juillet 2014

Hommage à Ahmed Matar


"Je n'écris pas de la poésie; c'est la poésie qui m'écrit. Je voudrais bien me taire pour mieux vivre. Mais ce que j'endure me fait parler." Ahmed Matar

Selon des sources électroniques relayées par Oasis FM, le poète irakien Ahmed Matar serait décédé ce 17 juillet 2014 à Londres, à l'âge de 60 ans. Né dans la banlieue de Bassorah en 1954, Ahmed Matar a commencé à écrire la poésie alors qu'il était collégien âgé de 14 ans. Engagé depuis sa prime jeunesse, il connut la prison puis l'exil à deux reprises à cause de ses écrits. Une première fois au milieu des années 70 quand il fut contraint d'aller vivre et travailler au Koweït, puis en 1986 quand, expulsé avec son ami le caricaturiste palestinien Néji Al-ali, il alla s'installer en Grande Bretagne.

En modeste hommage à ce grand poète insoumis qui, où qu'il a vécu, n'est jamais resté à l'écart des problèmes politiques et sociaux des peuples arabes, ci-dessous deux poèmes traduits par l'auteur de ce blog. (A.Amri - 17 juillet 2014)


Pamphlet contre le tartufe Karadhaoui















 

Il revient à la charge
l'émetteur de fatwas

baver tout son soûl
sur l'honneur des femmes
excepté la quatrinité sacrée
ma mère, ma sœur
ma fille, ma femme
est halal

halal et sanctifié ici-bas
tout acte terroriste
à condition que ce ne soit pas moi
qui y passe de vie à trépas

que les maisons habitées
soient dynamitées
c'est du jihad
cent pour cent saint
pour autant que mon toit
à moi
en sorte sauf et sain

la vertu chez moi
une chenille qui se tord
selon les tribulations de la vie
et l'étoile sous laquelle
tel ou tel est né

quand loin de moi
elle tombe avec fracas
sur tel ou tel infortuné
l'épreuve m'engage
bouche cousue
à ne pas lever le nez
si elle percute mon nez
ma voix tonne et tempête
à grand fracas

Ainsi donc
à la guise d'une telle vertu
je ponds vendredi une fatwa
que samedi je ravale
si les bottes du plus fort
me la renvoient au panier

la modération en islam
c'est fifty-fifty
les délits
simultanément
on les consent et interdit

tels actes sont jugés impies
si le gros pis
de ma chamelle pie
s'en tarit
sinon pieux et zélés
s'ils drainent plus de jus
à ma chamelle et son pis

lui le mufti
a émis ses fatwas
et moi à mon tour
j'émets les miennes
le vice est dans l'ivraie
non dans le bon grain
la laideur
au cœur du sculpteur
et non dans la pierre
à sculpter
votre pondeur de fatwas
c'est la bombe et son poseur
n'accusez pas son consultant
pris dans la toilé d'araignée

par conséquent
nous sommes voués
à la destinée du troupeau
à l'abattoir alignés
écartelés entre les hachoirs
des sentences de mort
et les bottes de nos bourreaux

Et l'islam même en deviendra athée
si l'on ne musèle à temps ce mufti!

Ahmed Matar
Traduction A.Amri


23.01.2013

Entretien avec l'espoir



Hier j'ai contacté l'espoir
"Est-il possible, lui dis-je,
que l'exquis parfum sorte
du hareng salé et de l'ail?"
- Oui, qu'il a dit.
- Est-il possible
que dans un foyer
trempé de pluie
le feu puisse s'allumer?
- Oui-da! qu'il a dit.
- Est-il possible
que de la coloquinte
on distille du miel?
-Assurément! qu'il a dit.
- Est-il possible
de mettre la terre
dans les anneaux de Saturne?
- Oui, qu'il a dit.
Oui-da! assurément!
car tout est probable!
- Alors, dis-je, un jour
nos potentats arabes
rougiront de honte."

L'espoir me dit alors:
"si cela se produit
viens cracher à ma figure!"

Ahmed Matar
Traduction A. Amri

19.02.2013


vendredi 30 mai 2014

Ils ne passeront pas - Abdeljabbar Eleuch

Abdeljabbar Eleuch(*) a écrit ce poème au milieu des années 1980. Dans le contexte politique répressif relié aux Émeutes du pain et la crise de 1984-1985 opposant frontalement l'UGTT (Union générale du travail tunisien) au PSD (Parti socialiste destourien). Et depuis, comme le No pasarán espagnol de Dolores Ibárruri Gómez, le Len yamourrou tunisien est devenu symbole de la résistance nationale antifasciste.  Mis en musique sitôt sa publication par Nebras Chemmem, le titre est vite devenu un tube de la chanson engagée, chanté d'abord par le groupe Al-Bahth Al-Moussiqui, puis repris ensuite  par la plupart des artistes de la file engagée.

Ils ne passeront pas
mon sang à présent
s'est soudé aux martyrs
Ils ne passeront pas
j'ai déployé ma poitrine
barricade protégeant le mur
Ils ne passeront pas
et s'ils passent quand même
ce sera sur mon cadavre
pas d'alternative
ici je demeure
debout comme la montagne
je dessine de mon sang
la face têtue
de la patrie
et sculpte de l'orgueil
le jour
pas d'alternative
ma poigne de fer
et les camarades ici
sont un un stipe colossal
un palmier phare
et ces yeux amoureux
éclairent l'obscurité
comme le halo d'une flamme

une seule poigne de fer
inlassable
et la terre de l'usine
est à présent enceinte
de braises et jasmin sambac
au gibet des chants
nous pendons la peur
et nous bâtissons et bâtissons
en dépit de ceux qui détruisent

ni le cœur n'a cessé de battre
ni l'encre n'a tari de refus
ni ne s'est émoussé
malgré le siège
l'amour éperdu
pas d'alternative
pas d'alternative
pas d'alternative

ils ne passeront pas
 
Abdeljabbar Eleuch
Traduit par A.Amri
29.05.14


Traduction du même auteur sur ce blog:

Illuminé du nimbe des balles: Hussein Marwa


* Abdeljabbar Eleuch est un poète et romancier tunisien né à Sfax le 27 juin 1960. C'est assurément l'une des plus belles plumes tunisiennes d'expression arabe, auteur de plusieurs recueils de poésie dont Poésies (1988) et Gollanar (1997), ainsi que de nombreux romans dont Chronique de la cité étrange (2000), roman qui lui a valu le prix Comar d'Or (Tunis, 2001), Ifriqistan (2002) et Procès d'un chien (2007) traduit en français par Hédi Khlil (Centre National de Traduction, 2010).

Abdeljabbar Eleuch est également co-auteur d'un ouvrage collectif paru en langue française: Enfances tunisiennes, récits recueillis par Sophie Bessis et Leïla Sebbar (Editions Elyzad, 2011).





vendredi 16 mai 2014

Meriem Yahia Ibrahim: à vous votre religion, à moi la mienne !

Meriem Yahia Ibrahim est une femme médecin soudanaise âgée de 27 ans. Elle est née d'un mariage mixte interconfessionnel, son père étant musulman et sa mère chrétienne. Suite au divorce de ses parents qui a suivi de peu sa naissance en 1987, elle a vécu depuis sa prime enfance sous la tutelle exclusive de sa mère.

En 2012, Meriem a épousé un médecin originaire du Soudan du sud, de confession chrétienne, et a eu de lui un enfant âgé de 19 mois. A l'heure qu'il est, enceinte depuis 9 mois, Meriem attend son deuxième enfant(*). Elle serait sans doute une mère heureuse, une femme comblée, sans le tournant tragique que sa vie a pris malgré elle depuis deux ans. Et dans lequel s'imbriquent les rouages infernaux d'un islam sclérosé et déshumanisé, l'islam et la charia des Frères Musulmans.

En effet, en 2012 la justice soudanaise reçoit un communiqué dénonçant un mariage non conforme à la charia, en l’occurrence celui de Meriem Yahia Ibrahim (que les auteurs du communiqué prétendent connaitre comme une parente musulmane) et son conjoint chrétien. Alors que le mariage d'un musulman avec une chrétienne ou une juive est explicitement autorisé dans le Coran, celui d'une musulmane avec un non musulman, faute de référence coranique tranchant pour ou contre, est interdit par la charia. Mais cela n'a pas empêché des oulémas comme Hassan al-Tourabi, ancien chef des Frères musulmans soudanais, d'émettre une fatwa autorisant tel mariage. Toujours est-il que le rigorisme des législateurs et leur sexisme allant de pair à ce chapitre, le mariage d'une musulmane avec un non musulman reste prohibé dans la plupart des pays musulmans. Et seule la conversion à l'islam du postulant au mariage assure sa légalité à une union de tel ordre.

Quand la justice soudanaise a interrogé à propos de sa confession Meriem, celle-ci a nié avoir été musulmane, affirmant qu'elle est chrétienne de naissance. Ce qui est juste et n'admet aucune chicane, n'en déplaise à l'islam des fanatiques bornés et phallocrates. Meriem a été élevée par sa mère qui, mariée ou divorcée, a conservé sa propre confession et l'a transmise par l'éducation à sa fille. Et à supposer que celle-ci ait abjuré l'islam et se soit convertie au christianisme, quel sens donneraient les intransigeants de la charia au verset:" à vous votre religion, à moi la mienne لكم دينكم ولي ديني"? N'y a-t-il pas là un jugement clair, net et tranchant en faveur de Meriem?

Mais cela n'est pas l'avis des juges devant qui Meriem a comparu depuis août 2013, le fait que cette femme honnête et courageuse a nié être musulmane ne pouvant s'entendre que comme un aveu public d'apostasie.. apostasie de l'islam! En conséquence et au mépris d'un droit universellement reconnu, Meriem se voit jugée conformément à deux articles du code pénal soudanais: l'article 126 relatif au délit d'apostasie et l'article 146 relatif au délit d'adultère. Les peines respectives encourues sont la peine capitale et 100 coups de fouet!

Le 11 mai 2014, la justice soudanaise a accordé à l'accusée un délai de 3 jours pour déclarer son repentir. Si Meriem abjure la chrétienté et atteste qu'il n'est de Dieu qu’Allah et Mohamed est le prophète d'Allah, la peine de mort tombera. Sinon elle n'aura droit qu'au sursis lui permettant d'accoucher et d'allaiter pendant deux ans son bébé.

Ce 15 mai, Meriem a comparu devant un tribunal de Karthoum pour dire son dernier mot. Avant que la sentence ne soit prononcée. "Je suis chrétienne, clame-t-elle malgré tout, et non musulmane!"
- Puisqu'il en est ainsi, lui répond le juge, alors que nous t'avons accordé 3 jours pour te décider à te repentir, tu persistes à rejeter l'islam, nous te condamnons à la mort par pendaison!"

Nous voudrions bien que le juge qui a prononcé ce verdict au nom d'Allah nous éclaire un peu sur le sens exact du verset coranique: "Point de contrainte en religion لا إكراه في الدين".
Bons apôtres de l'obscurantisme qui nous tue, ennemis de la lumière et de la vie, si votre charia applique à la lettre les préceptes divins comme elle le prétend, elle ne pourra qu'acquitter cette femme jugée et condamnée de façon inique, arbitraire, barbare.

A. Amri
16 mai 2014


*- Ce deuxième enfant, une petite fille, vient de naitre en date du 27 mai 2014.


Lien externe:

Prière de signer et relayer la pétition mise en ligne par Amnesty International:
Libérez Meriam Yehya Ibrahim, jeune soudanaise condamnée à mort en raison de sa religion

vendredi 20 décembre 2013

Ahmed Manaï: Marzouki est justiciable pour ses crimes en Syrie

Dr Ahmed Manai est assurément le premier opposant déclaré de Ben Ali. Pour avoir créé avec Mondher Sfar le Comité tunisien d'appel à la démission de Ben Ali en janvier 1993, il était devenu l'ennemi public numéro un du dictateur déchu. Torturé, emprisonné, traqué en exil, tabassé à maintes reprises par les sbires du palais de Carthage, menacé de mort lui et sa famille, ce militant dont le cv et la probité sont exemplaires ne peut pas plaire aux nains faisant les potentats qui gouvernent aujourd'hui la Tunisie. Sinon comment expliquer que Le livre Noir de Marzouki tente de trainer dans la boue un tel militant historique intègre?

Le 11 décembre 2013, Dr Ahmed Manaï a accordé une interview à CAP FM Radio dans laquelle il s'est exprimé sur la récente publication de Moncef Marzouki, puis sur la question syrienne et enfin sur la justice de transition.
Concernant ce dernier volet (non traduit ici), Dr Ahmed Manaï est persuadé que la Tunisie devrait s'inspirer de l'exemple sud-africain. Et l'interviewé a rendu un vibrant hommage au disparu Mandela, non sans rappeler qu'à travers l'Irak et d'autres contextes similaires les Arabes se sont révélés plus vindicatifs que conciliants. Et le fait que certains islamistes tunisiens se plaisent à profaner le combat de Mandela en surnommant ce dernier Mandil (serviette) n'est pas de nature à augurer d'une exception tunisienne à ce niveau.
Ci-dessous une traduction partielle de cette interview, couvrant la première moitié (une quinzaine de minutes), laquelle est consacrée au Livre Noir et à la responsabilité de Moncef Marzouki dans l'effusion du sang en Syrie. Dr Ahmed Manaï a été interrogé tour à tour par Hassan Hameli et Soufiene Ben Farhat.



CAP FM:

Tout d'abord, on voudrait connaître votre opinion sur le Livre Noir paru récemment et qui a suscité une grande polémique. Vous-même avez déjà écrit et fait des déclarations au sujet de ce livre. Quelle est votre attitude à ce sujet? S'agit-il d'une manœuvre d'intimidation qui cible les journalistes?

A.Manai:

Avant tout, il faut convenir que cette publication ne mérite pas qu'on l'appelle livre. C'est une compilation d'insanités qui comporte un grand nombre de mensonges. Que telles insanités soient attribuées à des plumes ayant collaboré avec l'ancien régime ne peut que renforcer le discrédit frappant le soi-disant livre. Personnellement, je suis persuadé qu'une grande part de ce patchwork d'inepties est l’œuvre du palais de Carthage.

CAP FM:
Vous avez dit en toutes lettres, Dr. Ahmed Manai, que le contenu du Livre Noir est une fiction tramée par les résidents du palais de Carthage. Vous avez déclaré aussi, à propos des archives de la police politique -et nous y reviendrons, que c'est une bombe à retardement. A votre sens, pourquoi le
Livre Noir serait une fiction tramée par les résidents du palais de Carthage?

A.Manai:
D'abord, en me référant à ce que j'ai lu en premier lieu concernant les personnes défuntes comme feus Mohamed Mzali, Salah Karkar, Ali Saîdi, je dirais que le devoir moral de ceux qui ont publié ces insanités est de respecter la mémoire des morts s'ils les évoquent. Sinon se taire par décence. Mais au lieu de cela, ils ont affublé ces morts de calomnies, de choses ridicules. Alors qu'un grand nombre de ces personnes ont rendu d'éminents services à M. Marzouki, et durant de nombreuses années. Ceci concernant les défunts.
En ce qui me concerne moi-même, permettez-moi de rappeler d'abord ce qu'un opposant en exil peut faire. Globalement des contacts avec des ONG, des médias. Et la rédactions de textes, d'articles, de temps à autre des informations. La réaction du régime, ses réactions plutôt étaient multiformes. L'auteur de ce livre dit que l'action de l'Agence Tunisienne de Communication Extérieure (ATCE) a débuté en 1997, ce qui est inexact. L'ATCE a commencé son travail à partir de janvier 1993. J'ouvre ici une parenthèse pour signaler que je détiens tous les documents publiés par des organisations ou des individus collaborant avec le régime, lesquels documents sont dirigés contre les opposants. Je ne me permettrais pas de polémiquer ici sur la valeur de ces personnes, évaluant positivement ou négativement tel ou tel opposants. Mais, en gros, les publications de l'ATCE sont des attaques visant ces personnes.
Je disais que l'ATCE a commencé son action en 93. Et c'était en France, au lendemain de la création du
Comité Tunisien d'Appel à la Démission du Président Ben Ali que j'ai fondé en association avec Mondher Sfar au mois de janvier 93. L'attaque a commencé aussitôt depuis Paris. Quand il est apparu que ce comité a provoqué une crise diplomatique entre les deux pays. A ce propos, j'ai entre les mains un article écrit par Debré, en ce temps-là correspondant du journal Le Monde à Tunis...

CAP FM:
Michel Debré.

A.Manai:
Ce correspondant a parlé d'une crise suscitée par la création de ce comité. Et l'ATCE a alors publié à Paris un article signé m'assimilant à un fondamentaliste ayant déjà présidé une campagne électorale au Sahel. Quant à Mondher Sfar, on lui a attribué une appartenance à la droite française, en précisant qu'il écrivait à Présent, quotidien à la solde du Front National. C'étaient des attaques de ce genre. Mais il n'y avait pas de basses calomnies faisant état de la débauche d'un tel, comme on en a lu dans ce livre.L'ATCE a poursuivi son action jusqu'en 97. Et ce qui a été publié en 97 à mon sujet et au sujet de Mondher Sfar ce sont des menaces d'agression et d'assassinat. Sfar a été menacé d'être jeté à la Seine. Et ces menaces ont été suivies d'actes, ce que Le Livre Noir ne mentionne pas. Sfar et moi-même avons été agressés deux fois. En ce qui me concerne, j'ai été tabassé le 29 février 1996. Pour Mondher Sfar, c'était en avril 96. La deuxième agression ciblant ma personne a eu lieu le 14 mars 97. Et l'ATCE publiait à la suite de chacune de ces agressions que c'était une chose méritée, qu'il aurait été  souhaitable que de telles agressions se soient soldées par la mort des personnes qui en ont fait l'objet. Mais ces calomnies qui se sont poursuivies et ont ciblé plusieurs personnes s'en tenaient au cadre strictement politique, ne descendaient jamais si bas. A titre d'exemple, on répandait que tel est agent de la CIA et tel agent des Renseignements français.

CAP FM:
Au sujet de la citation de votre nom dans Le Livre Noir, vous avez déjà déclaré que ce sont des insanités. Mais vous avez fait une autre  déclaration, il y a deux jours, qui n'est pas passée inaperçue, dans laquelle vous adressez un message
à Moncef Marzouki, président provisoire, que vous interpellez par ces mots: "patientez, je vous poursuivrai devant la justice pour vos crimes en Syrie."
Pourquoi?

A.Manai:
Sans transition au sujet de cette deuxième affaire, personnellement je tiens M. Marzouki pour responsable en grande partie de ce qui s'est passé en Syrie. Permettez-moi de rappeler que j'ai adressé en mars 2012 une lettre ouverte à M. Marzouki. Je lui ai demandé de faire de son mieux pour garder la Tunisie au dessus de la crise syrienne. "Cette crise, lui dis-je, n'est pas comme vous l'imaginez. C'est une guerre déclarée contre la Syrie." Ma lettre ouverte était assez courtoise. Et c'est naturel: je l'ai écrite en tant que citoyen tunisien soucieux de voir son pays adopter une diplomatie extérieure qui soit à l'image de notre diplomatie traditionnelle. Parce que, en toute franchise, en dépit de la satanisation de l'ancien régime, la politique extérieure de Ben Ali ne s'est pas écartée, dans ses grandes lignes, de la tradition bourguibienne. C'était une politique équilibrée, sans fracas ni problèmes, que ce soit avec nos voisins ou avec les pays lointains.
Au lieu d'une telle diplomatie, ce que nous avons vu à l'endroit de la Syrie c'est l'engagement dans une campagne, une aventure dont l'issue est insoupçonnable. Ce que M. Marzouki ne pouvait imaginer à l'époque c'est que cette guerre contre la Syrie était planifiée et serait destructrice. En mars 2012, quand je lui ai adressé ma lettre ouverte,  le nombre de morts en Syrie était aux environs de 1500.


CAP FM:
Mille cinq cents morts en mars 2012. Actuellement, le chiffre dépasse cent mille.

A.Manai:
Actuellement, le chiffre se situe entre 120 et 130 mille. Je voudrais poser cette question: qui assume la responsabilité d'autant de sang qui a coulé en Syrie durant les deux dernières années?

CAP FM:
Dr Manai, si vous voulez bien expliciter davantage le rapport de cause à effet entre
M. Marzouki et ce lourd bilan de la guerre en Syrie?

A.Manai:
Rappelons que, outre ce que j'ai documenté moi-même, il y a des organisations respectables, en Tunisie ou ailleurs, qui collectent dans l'incognito des informations et documentent les déclarations de M. Marzouki, entre autres, au sujet de la question syrienne, lesquelles déclarations permettent d'en déduire que leur auteur incite les terroristes à aller se battre en Syrie. A cela ajoutez sa réception de leaders suspects d'être derrière l'envoi de jihadistes vers la Syrie...

CAP FM:
Au cours du congrès des soi-disant amis de la Syrie, dont l'initiative revient à la Tunisie.

A.Manai:
Oui. A partir de ce congrès, la Tunisie à travers son président et d'autres personnes a commencé de glisser dans le bourbier syrien. C'est à ce niveau précis que M. Marzouki assume sa responsabilité dans le carnage de ces 120 à 150 mille personnes, conséquence de l'engagement tunisien et de ce congrès des soi-disant amis de la Syrie tenu à Tunis.

CAP FM:
D'après vous, les familles des jeunes tunisiens morts en Syrie pourraient-elles engager des poursuites incriminant des responsables politiques
à ce niveau?

A.Manai:
Bien sûr, bien sûr que oui. Les organisations évoquées documentent, entre autres, les témoignages de ceux qui ont été envoyés en Syrie. Entre parenthèses, M. Soufiene, je me rappelle que vous-même avez été en Syrie en vue de faire rapatrier quelques uns de ces recrues. Il y a sur place en Syrie des organisations qui s'appuient sur les témoignages des captifs, tunisiens ou autres, interrogés et détenus par l'armée syrienne. Parmi les questions cruciales posées à ces captifs: qui vous a recruté(s)? Qui a pris en charge votre voyage en Syrie? Tout cela est dûment documenté. Et d'après ce que je sais, le nom de Marzouki a été très cité dans ces interrogatoires, à côté d'autres noms évidemment.
En conséquence, ces témoignages rendent justiciable M. Marzouki. Mais la responsabilité de celui-ci est davantage grave du fait qu'il est président. Que tel président soit provisoire, que sa légitimité soit caduque ou vaille toujours, ne le décharge pas, qu'on le veuille ou non, de tout ce qui incombe à sa fonction à la magistrature suprême. Juridiquement parlant, en vertu du droit international M. Marzouki, en tant que président de la république,  est le premier responsable des actions faites par les Tunisiens à l'étranger. Et davantage quand ces actions sont des actes de guerre comme c'est le cas en Syrie.
Par conséquent, la responsabilité de M. Marzouki à ce propos est claire. Et elle sera dévoilée au grand jour à l'avenir. Je pense qu'on en saura plus à partir de janvier ou février prochain, quand les enquêtes à ce propos seront rendues publiques et que les procès surtout seront intentés devant des instances internationales et dans les pays habilités encore à faire ces procès, mais aussi devant la justice syrienne et peut-être même la justice tunisienne.




Traduction A.Amri
20 décembre 2013


Pour Dr Ahmed Manaï sur ce blog:

Marzouki s'est tu au moment où il devait parler (par Dr Ahmed Manai)

La liberté d’expression et la responsabilité de l’intellectuel musulman


Lien externe:

http://tunisitri.wordpress.com/


vendredi 13 décembre 2013

Amina Bettaieb: portraitiste de la révolution

C'est à la révolution tunisienne qu'Amina Bettaieb doit sa naissance en tant que pinceau. Si étrange que cela puisse paraître, cette professeure de français, aujourd'hui conseillère d'orientation, n'a jamais touché auparavant à un pinceau, si ce n'est dans ses tendres années de collégienne.
Chez elle, l'amour de la peinture aurait surgi de cet instant saillant, à la fois épique et douloureux, qui a marqué le cours de notre histoire récente. Comme si la chute de la vieille dictature et les espoirs suscités par la nouvelle ère, levier émancipant toutes les formes d'expression, ont fait éclater dedans cette femme un talent jusque-là enfoui, insoupçonnable. Car sans préavis aucun, du jour au lendemain, l'enseignante a décidé d'apprendre la peinture. Pour l'essentiel en autodidacte, lisant et relisant des ouvrages consacrés à l'histoire de cet art, à ses mouvements, ses styles, ses genres, ses thèmes...
La médiathèque Charles de Gaulle dont elle est assidue depuis 2010 lui a servi d'une véritable académie dans ce parcours d'autodidacte. C'est sa principale école de Beaux-Arts en quelque sorte. Car c'est surtout dans les locaux et les portails électroniques de cette bibliothèque gérée par le service culturel de l’ambassade de France à Tunis qu'Amina Bettaieb s'est ressourcée pour devenir peintre.
Pour le côté pratique, les techniques de la peinture à l'huile surtout, Amina Bettaieb a bénéficié de l'assistance d'un étudiant à l’École des Beaux-Arts qui lui a donné quelques cours à domicile. Mais le professeur qui voulait initier son élève à des techniques que l'apprenante est censée ignorer s'est vite aperçu qu'il se faisait enseigner bien plus qu'il n'enseignait lui-même. "Madame, disait-il souvent à son élève, de nous deux qui serait à bon droit le prof?"

Pour ses débuts, Amina Bettaieb s'est essayée d'abord dans la peinture à l'huile. En reproduisant quelques œuvres de Claude Monet dont deux Nymphéas. Elle a reproduit aussi des tableaux d'Alexandre Roubtzoff, l'orientaliste russe amoureux de la Tunisie. De même qu'une œuvre de la peintre tunisienne Wassila Bourghida.

Dans le domaine artistique, le peintre, en cela semblable au chanteur, au musicien, à l'acteur, se fraye sa voie en imitant d'abord des modèles. La reproduction n'est pas un art mineur. Loin de là. Outre qu'elle est à la base de toute initiation artistique, pour le peintre elle permet d'apprivoiser ce que les initiés appellent espace et rythme picturaux. Chaque reproduction dote l'artiste d'un miroir à travers lequel il s'auto-évalue, juge et jauge son talent. Pour mesurer tantôt ce qu'il a déjà acquis et tantôt ce qu'il doit encore peaufiner afin de postuler à une place dans la cour des grands.

Mais Amina Bettaieb ne s'est pas contentée de reproduire les œuvres de ceux dont elle s'est servie comme phares pour se révéler surtout à elle-même. Avant de s'investir dans le portrait et l'aquarelle, elle a dédié les primeurs de ses œuvres à l'huile à la révolution qui a fait éclore son talent.  C'est du creuset de cette révolution dans ses hauts et ses bas que sont sorties des œuvres comme Je danse, donc je suis. Un cogito dédié au mouvement de protestation anti-islamiste, la dissi-dance des jeunes tunisiens soulevés contre les apôtres de l'obscurantisme religieux.


Puis vint ce que l'artiste appelle le coup de foudre pour l'aquarelle. Un peu à la faveur d'une allergie à l'odeur de l'essence de térébenthine. Amina Bettaieb découvre alors ce "medium magique qui dépasse parfois l'intention de l'artiste! L'eau circule sur le papier, dit-elle,  puis le résultat est surprenant!"



La plupart des portraits à l'aquarelle produits en conséquence sont issus de cette magie faisant d'Amina Bettaieb une portraitiste de la révolution. Khaoula Rachidi pour l'honneur du drapeau national, Aljia Jedidi héroïne du Bassin minier, Indignez-vous! ou encore  les portraits dédiés aux martyrs des assassinats politiques: Chokri Belaid, Mohamed Brahmi, Socrate Cherni plaident à bon droit pour l'attribution de tel titre à ce pinceau féminin dont les débuts sont plus que prometteurs.



Le mot de la fin, nous voudrions le consacrer à l’autoportrait ci-dessous.
De prime abord, on serait tenté d'y lire une expression d'introversion, voire une forme de narcissisme artistique. Quand bien même Mme Bettaieb n'est pas la première peintre à se reproduire elle-même sur un tableau. Mais dès que le regard intercepte cet objet que la femme tient entre les mains, pour autant qu'il puisse déchiffrer le titre

et rechercher sur internet les informations associées à ce livre, c'est toute une histoire de combat familial qui émerge alors pour corriger le décryptage hâtif du premier balayage visuel.

C'est l'histoire du Dr Abdelkarim Bettaieb, mari de la peintre, dans son combat contre l'arbitraire politique et l'injustice. Par conséquent,
Il y a l’autoportrait admirable en soi. Et le non moins admirable combat que ce livre entre les mains de Amina Bettaieb nous invite à découvrir: « Mémoires- Le médecin et le despote » écrit par son mari.


A.Amri
13.12.13

mercredi 4 décembre 2013

Oyoun Al-Kalam (Les Yeux des Mots): Anthologie de chants traduits



"Quand elle évoque son parcours artistique, c'estOyoun Al-Kalam ou Al-Bahth Al-Moussiqui qui priment en toute circonstance sur le patronyme et le prénom siens. Quand on lui attribue un titre, un succès, une performance sur un plateau de télévision, c'est tout juste si elle ne se fâche pas! A cause de ce tropisme mécanique, injuste, maladroit, qui détourne le mérite collectif au profit de sa modeste personne! Car, et elle rectifie sur-le-champ, c'est le titre de Oyoun Al-Kalam, le succès d'Albahth Al-Mousiqi, la performance du groupe!
Il y a en elle un tel respect de cette dimension identitaire partagée, un tel sens de l'honnêteté intellectuelle -l'honnêteté tout court- qu'elle refuse tout hommage qui ne soit pas à l'honneur du groupe auquel elle appartient. Alors même que ce groupe n'est plus qu'un duo depuis 2004, tel souci de probité demeure inchangé chez elle.

Mais comment persuader alors de sa maladresse et son impertinence le maudit tropisme mécanique si, à travers un hommage comme celui qui suit, il se révèle irrémédiable? Nous y reviendrons.
Aux origines du texte ci-dessous, il y avait un désir, vieux et quasi obsessionnel, de rendre hommage à l'ensemble Al-Bahth Al-Moussiqi qui, outre sa contribution à l'éveil d'une conscience nationale progressiste et révolutionnaire, a donné à la ville de Gabès une bouffée d'oxygène inappréciable. Inappréciable et inespérée, d'autant que la pollution chimique asphyxiant la région semblait affecter par une forme de contagion sournoise la vie culturelle même. Mais au moment précis où le désir est né, des dissensions internes ont fracturé l'ensemble une première fois en 95. Et de nouveau en 2004. Certains membres ont pris une retraite anticipée. D'autres se sont attelés à la relance de l'ensemble. Tandis que deux cartes maîtresses de la troupe dispersée la Dame de cœur et le Valet de carreau! ont crée leur propre ensemble, le duo Oyoun Al-Kalam.
Revenons à la question posée précédemment au sujet de ce tropisme mécanique incurable! Comment le persuader de sa maladresse et son impertinence?
Lui rappeler que l'arbre ne peut cacher la forêt? Ce serait tout aussi absurde qu'interpeller en pleine nuit un non-voyant pour lui dire:" bougre d'aveugle, regarde où tu mets ta canne!"
L'émotion esthétique a ses lois que la raison dialectique n'a pas. C'est à sa rencontre en 1962 avec Ahmed Fouad Nejm et l'étroite collaboration du duo, auquel s'est jointe la compagne du poète Azza,  que Cheikh Imam doit l'éclat de ses nom et renom. Et pourtant l'arbre a fini par éclipser la forêt. Dans l'ombre de Marcel Khalifa, qui se souvient de l'ensemble Al Mayadeen? Qui distingue assez nettement l'imperceptible Oumaïma? Dans l’Église d'Orient, sous l'aura des saintes icônes byzantines Dieu même n'est-il plus qu'un pâle figurant?"
 
A. Amri
09.01.2013

Amel Hamrouni ou la conscience de ceux qui n'ont pas de voix



La Bsissa



Martyr



Si la rosée



Les femmes de mon pays



Patrie que trame l'imaginaire



L'Internationale



Toujours ayant du souffle



Les Yeux des Mots

Hommage à Ahmed Fouâd Nejm

En hommage au poète parolier égyptien Ahmed Fouad Nejm décédé le 3 décembre 2013, cette mini-anthologie de poèmes traduits.

Les poètes ne meurent pas. Quand bien même ils se libèrent un jour ou l'autre de la grande prison que
nous appelons vie. Comme leurs syllabes qui se révoltent parfois contre le mètre, leurs vers qui se rebiffent à bon droit contre la rime, quand nous disons qu'ils ont vécu les poètes ne font en fait que s'élever au dessus du papier et des contraintes formelles. Pour évoluer dans un espace plus aéré. Y conter fleurette aux étoiles. Flirter avec les houris. Et rendre plus sublimes encore, trempés dans l'éther bleu, les chants dédiés à la vie.

A toi qui brilles ce soir dans les yeux de la nuit. Comme un désir tant exacerbé et enfin exaucé. Salut et paix, cher poète libre! (A.Amri -3.12.13)


Les yeux des mots (Cheikh Imam)



Les yeux des mots (Amel Hamrouni)



Je suis le peuple en marche (version égyptienne)




Je suis le peuple en marche (Version Soufia Sadok)



Ecris dans l'obscurité la constitution



Allumez une chandelle



Eux qui c'est et nous c'est qui?


















Béotiens d’Égypte, pourquoi ce butor buté, pourquoi ce guignol?

Peuple le plus inculte sur terre
Pourquoi as-tu choisi un pantin
De sa peau d'âne bâté Docteur?
Pourquoi ce butor buté, ce guignol
Aux mains de son Guide* ficelé nu,
et jouant pour toi des guiboles?

Depuis qu'il trône au cirque cairote
ni eau ni électricité
Ah, quels heureux auspices de félicité
nous annoncent les ficelles des marottes!

La marotte cairote est à nu
La parlote, la marotte n'y a pas droit
le parler sain(t) prérogative du gourou
Qui au nom de la Confrérie pète et parlote

Peu importe si le gourou s'égare
La foule des béni-oui-oui
boit, trinque et appuie
Couvre son dos au gourou qui se goure!

Peuple insensé,
le plus bizarre sur terre
Assez! de toi j'en ai marre
Tu as vendu l'histoire et la terre
pour une fiole de pétrole!

Vous qui avez bradé aujourd'hui l'honneur
demain braderez la maison
et le barbare sur votre sol demain
sera le maître du céans
tandis que vous, misérables,
ses infâmes servants!

Grand tu étais mon pays
Mais fini!
Tu es tombé si bas
Et couvert de ton linceul
De tes propres mains
Aux vers de terre voué
Tu as cloué sur ta dépouille
son cercueil

Ahmed Fouad Nejm
Traduit par A.Amri

*(NDT: le Guide suprême des Frères musulmans)















Au fascisme assassin de Chokri Belaid


Tue Chokri! tue Jabeur!
Supplicie Gendi! scalpe Sabeur!
Remplis de chiens et de militaires la terre!
Chaque fois que tu coupes une gorge
Pour la relève du révolutionnaire tombé
la terre enfante mille révolutionnaires


Ahmed Fouâd Nejm
Traduction A.Amri

mardi 3 décembre 2013

5 décembre 1952: assassinat de Hached


A peine une semaine avant sa mort, Farhat Hached racontait à sa femme qu'il a fait un rêve assez curieux. "Il y avait un bateau militaire ancré au port, dit-il, et moi je marchais entre deux rangées compactes de soldats français! je marchais et riais très fort. Suis-je tellement important, me disais-je en rêve, pour que tant de gens s’occupent de moi ?

Hached marchant entre deux rangées compactes de soldats français! Était-ce une précognition, une perception extra-sensorielle de sa mort? U
n rêve prémonitoire?


En ce matin du vendredi 5 décembre 1952, il devait être sept heures trente quand, au volant de sa voiture et sous un ciel gris et bruineux, Farhat Hached s'engageait sur la route reliant Radès à Tunis. Bien que prévenu par les lettres de menace et les articles de journaux appelant à sa liquidation, et qu’il ait pris les mesures jugées nécessaires pour se protéger(1), ce jour-là  en quittant le domicile qui l'hébergeait  dans la banlieue sud de Tunis il ne soupçonnait pas qu'une voiture le suivait de près. Ni que la mort le guettait à la sortie de Radès.

Depuis plusieurs semaines, voire des mois, Farhat Hached se savait pris en filature. Dès le mois d'octobre, les services secrets français,
à travers un commando venu spécialement de Paris(2), l'avaient soumis à une surveillance permanente. Le commando collectait toutes les informations concernant ses déplacements, sa résidence, ses contacts. En même temps, à un niveau plus élevé on étudiait divers plans en vue de contrer le danger que représentait cet homme pour les intérêts de la colonisation. On envisageait tantôt son incarcération ou sa mise sous résidence surveillée, tantôt son éloignement du territoire tunisien ou, tout simplement, sa liquidation physique. Cet ultime recours, dès la fin de novembre 52, semble décidé. Il fallait se débarrasser de Farhat Hached, et le plus tôt possible. D'autant que le combat de cet homme prenait de plus en plus de l'envergure, voire des allures titanesques qui n'inquiétaient plus seulement la France à l'intérieur du territoire tunisien, mais s'étendaient bien au delà des frontières, se répercutant aussi bien sur l'Algérie que sur le Maroc. Parallèlement, le capital de sympathie dont jouissait Hached auprès des organisations syndicales internationales ne cessait de croître, ce qui ne pouvait qu'agacer encore plus l'administration du Résident général et l’État colonial qu'il représentait.

Aussi ne s'étonne-t-on pas si, le 28 novembre 1952, Paris -hebdomadaire nord-africain dirigé au Maroc par Camille Aymard (3)- appelait ouvertement au meurtre de Farhat Hached. D'autres feuilles de chou coloniales, à Tunis comme Alger, ont repris cet appel. «Avec Ferhat Hached et Bourguiba, souligne l'hebdomadaire, nous vous avons présenté deux des principaux coupables. Nous en démasquerons d'autres, s'il est nécessaire, tous les autres, si haut placés soient-ils. Il faut, en effet, en finir avec ce jeu ridicule qui consiste à ne parler que des exécutants, à ne châtier que les « lampistes » du crime, alors que les vrais coupables sont connus et que leurs noms sont sur toutes les lèvres. Oui, il faut en finir, car il y va de la vie des Français, de l'honneur et du prestige de la France. « Si un homme menace de te tuer, frappe-le à la tête » dit un proverbe syrien. C'est là qu'il faut frapper aujourd'hui. Tant que vous n'aurez pas accompli ce geste viril, ce geste libérateur, vous n'aurez pas rempli votre devoir et, devant Dieu qui vous regarde, le sang des innocents retombera sur vous(4). »

Pourquoi fallait-il "frapper à la tête" Farhat Hached?

En 1952, suite à
l'échec des négociations directes entre les gouvernements français et tunisiens, une vague de répressions s'est abattue sur tous les leaders nationalistes. Bourguiba est arrêté, le gouvernement de  M'hamed Chenik est destitué, le résident général Jean de Hautecloque interdit toute activité politique et instaure le couvre-feu. Les ratissages confiées à la Légion étrangère n'épargnent aucun militant. Plus de 20 000 personnes sont arrêtées. Et seuls Salah Ben Yousef, chargé d'une mission auprès des Nations-Unies, et Farhat Hached protégé par la loi sur les libertés syndicales et bénéficiant du soutien de la CISL, ont encore les coudées franches. Dans ce contexte historique précis, on comprend à quel mobile exact répond l'arrêt de mort contre Hached, couronnant une large vague de répressions. En cette période charnière de l'an 52, l'UGTT et son leader ne sont plus seulement les représentants de la classe ouvrière mais ils sont aussi les véritables acteurs du combat politique, les représentants légitimes du combat nationaliste. Ce sont Hached et ses camarades qui multiplient des contacts avec l'étranger, dirigent secrètement les groupes d'activistes, ordonnent les attaques armées(5) contre les symboles de la présence coloniale, organisent des grèves largement suivies qui nuisent aux intérêts du patronat colonial. Avec les fellagas disséminés dans les djebels, la centrale syndicale et son chef sont l'ultime épine au pied que la force coloniale œuvre à arracher. D'où l'exécution à la lettre du mot d'ordre colonial pressant, tel qu'on en a vu la ronflante formulation dans la presse de Camille Aymard et ses amis:" frapper à la tête" Farhat Hached(6).

En ce matin du vendredi 5 décembre 1952, le même commando venu spécialement de la France, ou un escadron de la mort  appartenant à la Main Rouge locale, guettait dès l'aube, et peut-être bien depuis la nuit écoulée, la sortie de Farhat Hached. La filature de la veille localisait ce dernier au 5 rue Maxulla-Radès. Se sachant dans la ligne de mire des services secrets français, le leader syndical avait déserté quelque temps plus tôt sa maison située à Bir Tarraz dans la banlieue de Radès. Depuis que cette maison a été saccagée puis fait l'objet d'une tentative de plasticage, Hached et sa famille ont décidé de déloger le quartier Bir Tarraz. Mme Oum El-Khir Hached et les enfants ont été accueillis par des parents vivant à Sousse. Farhat quant à lui s'est  réfugié chez des amis vivant au centre ville de Radès. Tantôt chez  Mustafa Filali au quartier Mongil, tantôt chez les frères Farhat, Abdallah et Mohamed, colocataires d'un petit appartement au premier étage d’une villa appartenant à une Française. De temps à autre, on le revoyait à Bir Tarraz, chez Mohamed Errai. Comme tout militant sous la traque, Hached faisait ce qu'il pouvait pour semer ses poursuivants. Quelquefois, ceux-ci perdaient ses traces  à Radès. Il était alors à Tunis, rue des Salines, chez un ami commerçant qui s'appelle Sadok Mokadem.

Dans la nuit du 5 décembre 1952, Hached logeait chez Abdallah Farhat et
son frère Mohamed qui habitaient la rue de la Poste, anciennement rue Maxulla(7). Un quartier plutôt moins "arabe" que Bir Tarraz, à moins de cent mètres de la gare qui portait le même nom de la rue: Maxulla-Radès. Mustafa Filali habitait lui aussi dans les parages de cette gare. Il faut souligner ici la convivialité, la générosité surtout de ces hôtes frères colocataires, tous deux mariés, et vivant dans 4 pièces partagées, et pas avares pour offrir le gîte à d'autres personnes. Dans cet appartement commun, il y avait une chambre pour Mohamed Farhat et sa femme, une autre pour Abdallah Farhat et sa femme, les deux couples n'ayant pas encore d'enfants. Une troisième pièce servait de salon et salle à manger. Et la quatrième a été offerte à Farhat Hached qui, célibataire en la circonstance, la partageait avec d'éventuels visiteurs venant la plupart du temps du Sahel. Dans sa dernière nuitée chez les frères  Farhat,  Hached a partagé cette chambre  des invités avec Mahmoud Mannai(8) qui était de passage chez ses oncles.
D'habitude, Abdallah Farhat qui n'était pas motorisé accompagnait dans sa voiture Farhat Hached. Tous les deux matinaux, ils partaient ensemble à Tunis, le premier vers les P.T.T, le second vers le siège de l'UGTT. Or ce jour-là, le leader syndical dormait toujours quand Abdallah Farhat avait déjà fini son petit-déjeuner. Vraisemblablement, Hached qui était débordé par ses activités syndicales avait besoin de faire la grasse matinée. Abdallah Farhat n'eut pas le cœur de le réveiller. La gare était à quelques pas. Il a quitté l'appartement et pris le train vers la capitale.

Il plaira à de nombreux détracteurs présomptueux de Bourguiba (dont les Frères Musulmans et leurs amis dans la Troïka qui gouverne aujourd'hui la Tunisie) d'extrapoler au sujet de ce fait précis, tentant d'entacher la mémoire de Bourguiba et celle de Abdallah Farhat. Que n'a-ton entendu comme propos farfelus pour diffamer ces deux hommes, en interprétant ce faussement de compagnie fortuit du 5 décembre comme un indice permettant d'incriminer Bourguiba  dans l'assassinat de Hached(9)! Il va de soi que ces calomniateurs, qui reprennent l'une des versions propagées par les services secrets français en vue d'assurer une couverture à leurs hommes de main, ne savent pas, on le présume fort, que Abdallah Farhat était lui aussi un leader syndicaliste, secrétaire général de la Fédération des PTT en 52, puis trésorier de l'UGTT en 53.

De même Mustafa Filali le colocataire de Abdallah Farhat. Et puis on oublie que Bourguiba, au moment des faits et bien avant, était déporté. On oublie aussi que ce même Bourguiba était dans le collimateur des assassins de Hachad.
 heures un quart, quand 

Il devait être sept heures, sept heures un quart, quand Farhat Hachad s'est engouffré dans sa voiture, une Simca 8, sauf erreur d'identification. La journée était froide et il pleuvait par intervalles sur Radès. Comme si l'élément naturel, le ciel en pleurs de cette ville de
la banlieue sud de Tunis qui a accueilli Hached, sa femme et leur premier bébé six ans plus tôt, ne pouvait être indifférent à ce qui se tramait contre l'automobiliste quittant la ville. Il était âgé de 32 ans, Hachad, quand, élu à l'unanimité comme premier secrétaire général de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) dont il était le principal fondateur, il avait déménagé de Sfax pour venir s'installer à Radès. C'était afin d'y être à proximité des bureaux de la centrale qui l'a désigné pour la diriger. En 47, alors que le petit Noureddine avait 3 ans, le couple Hached a eu u
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“située à Bir Tarraz dans la banlieue de Radès”

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Il devait être sept heures, sept heures un quart, quand Farhat Hached a quitté le domicile de ses hôtes, rue Maxulla. Vu le temps qu'il faisait, il a dû s'engouffrer sur-le-champ dans sa voiture, une Simca des toutes premières générations de la marque. Il a démarré, traversant le quartier Mongil en direction de la R33. C'est l'itinéraire à suivre pour rejoindre la Nationale 1 à destination de Tunis. Hached a-t-il pu se rendre compte, à tel ou tel point de ce parcours, qu'une voiture était à ses trousses? Mais à supposer qu'il l'ait repérée avant sa sortie de Radès, qu'aurait-il pu en déduire, à part que la filature, datant de deux mois au moins, était routinière et que cela ne l'empêcherait pas d'être à Tunis, et aux locaux de l'UGTT, vers le coup de huit heures?


Gare Maxulla-Radès
La journée était froide, le ciel gris. Et il bruinait depuis l'aube sur Radès, un crachin serré et pénétrant. Comme si l'élément naturel, la ville transie de froid, son ciel larmoyant, le vent qui soufflait, ne pouvaient être indifférents à ce qui se tramait contre le chauffeur de la Simca noire, ce bel homme de 38 ans qu'on guettait de si près et qui ne soupçonnait pas le traquenard imminent. Les lourdes nuées noires se tordant à l'horizon, le vent qui gémissait, funeste, les branches d'arbres flageolant ça et là, les feuilles mortes qui tournoyaient en l'air, les perles de pluie roulant sous les essuie-glaces, autant d'éléments semblaient procéder non d'un ordre naturel régi par les lois de la saison, les lois de la météo, mais d'un émoi ineffable, surnaturel, engageant aussi bien l'environnement immédiat, le cadre spatial du crime dont le compte-à-rebours touchait à sa fin, que les forces cosmiques célestes. Comme si l'univers, la Tunisie, ce bout de terre au sud de sa capitale en particulier, appréhendant le tragique, traduisaient ainsi les affres de la mort et du deuil qui les tourmentaient en sourdine.  Radès qui a accueilli le leader syndical, sa femme et leur premier bébé six ans plus tôt avait adopté l'enfant natif de Kerkenna comme le meilleur des siens. Tant il était affable, sociable, si soudé au petit peuple et jouissant du respect de tout le monde. Tant petits et grands de ceux qui ont pu le connaître de loin, ou le côtoyer de plus près, l'aimaient. Tant il était généreux, prodige. Quand en 47, alors âgé de 32 ans, Hached fut élu à l'unanimité comme premier secrétaire général de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) dont il était le principal fondateur, c'était sur Radès qu'il a jeté son dévolu pour y élire domicile. Il devait déménager de Sfax afin d'être à proximité de la capitale et des bureaux de la centrale qui l'a désigné pour la diriger. Quand il s'est installé au quartier Bir Tarraz, son petit Noureddine avait 3 ans. En 48, le couple Hached a eu un deuxième garçon, appelé Naceur. Deux filles suivront, Jamila et Samira, respectivement en 49 et 52. La petite Samira avait juste trois mois ce 5 décembre fatidique. Et leur maman Oum El-Khir, Mme Hached, n'avait que 22 ans.
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A peine engagé sur la route de Tunis, Farhat Hached entend résonner des rafales de mitraillettes derrière lui. Il s'aperçoit vite que c'est lui qu'on cible par tel feu. Touché et perdant le contrôle du volant, il laisse sa voiture heurter la bordure élevée de la route et caler. Les auteurs de la fusillade ne s'arrêtent pas, prennent aussitôt la fuite, s’éloignant à vive allure.

A ce stade de l'opération, Farhat Hached est sous le choc certes, mais juste blessé à l'épaule et à la main.
L'impact des balles sur sa voiture témoignera cependant de la violence de la fusillade. Vingt-huit balles -au moins- auraient été tirées sur le véhicule. Avec des "si" on mettrait peut-être la mort en bouteille, dirait-on. Néanmoins, le leader syndical aurait peut-être pu déjouer le plan de ses assassins s'il n'avait pas quitté sa voiture, s'il avait pu flairer que les assassins, les mêmes ou un autre groupe, reviendraient à la charge. Mais parce qu'il était vigoureux, qu'il avait une carrure d'athlète et que la mort voulait lui accorder ce bref sursis pour le prendre debout, Farhat Hached est sorti de la voiture et il a dû marcher un peu. Peut-être a-t-il eu le temps de voir l'impact des balles sur la tôle. Peut-être a-t-il eu le temps de remercier cette tôle qui lui a permis de rester en la circonstance debout.
Toujours est-il qu'en ce moment-là précis, une camionnette s'est arrêtée derrière lui. Et alors que le chauffeur lui proposait de l'emmener à l'hôpital, une deuxième voiture venant en sens inverse s'est arrêtée à sa hauteur. Deux ou trois individus s'étaient saisis de Hached. Pour le chauffeur de la camionnette, ces "âmes secourables" serviraient mieux que lui le blessé. Ils embarquent Hached et repartent en flèche. Quelques heures plus tard, on retrouvera Hached criblé de plusieurs balles à l'abdomen. Et d'une balle à la tempe. Cette fois-ci, la consigne des journaux appelant à "frapper Farhat Hached nommément à la tête" a été pieusement suivie.


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Ils ont tué Hached en Tunisie comme Jaurès et Ben Barka en France. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en Allemagne. En Italie, Giacomo Matteotti. Et dans d'autres continents, Guevara, Patrice Lumuba, Thomas Sankara. Ils ont tué par le passé, comme de nos jours ils tuent encore où bon leur semble. Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, que l'on ne s'y trompe pas, si on les avait tués il y a moins d'un an en Tunisie, c'est parce qu'ils ne se battaient pas pour l'intérêt d'une secte, une confrérie, une caste. Mais pour une société égalitaire, progressiste, démocratique et ouverte sur le reste du monde. C'est-à-dire humaniste. Les assassins de ces diverses figures du socialisme n'ont peut-être pas le même épiderme. Peut-être la bannière sous laquelle ils revendiquent leurs crimes n'est-elle pas nécessairement uniforme. Mais c'est le même sein et venin qui les nourrissent partout. La même peste noire est leur mère commune. Sous quelque latitude qu'ils soient. Et quels que soient le temps, le continent et le pays où il sévit et tue, le fascisme a la même religion. Il est l'ennemi du genre humain.

Ils ont tué Hached. Mais les répercussions de cet assassinat sont telles que Hached mort se révèle tout aussi
catalyseur de combat que vivant. C'est la graine qui meurt pour que naisse l'épi. A midi, quand la radio annonce la nouvelle, c'est tout le pays qui se soulève. Le Maroc le suit instantanément avec des émeutes sanglantes faisant 40 morts et des centaines de blessés. L'Algérie ne reste pas à l'écart, qui sera secouée par des troubles durant plusieurs jours. Des manifestations s'improvisent dans plusieurs capitales et villes du monde: le Caire, Damas, Beyrouth, Karachi, Jakarta, Milan, Bruxelles, Stockholm. Des grèves partielles sont décrétées dans de nombreux pays, y compris aux USA. Plusieurs personnalités françaises dénoncent cet assassinat. Et le martyre de Hached devient levier politique grâce auquel le processus d'indépendance sera accéléré.

En guise d'entrée à cet article, nous évoquions un rêve prémonitoire.
Farhat Hached n'a pas eu droit à des funérailles, ni même à une inhumation dans un cimetière(10). Néanmoins, le lendemain même de son assassinat sa dépouille a été transférée en grande pompe vers la Goulette. Et de là à Kerkenna, ville natale du martyr, sur une corvette de la marine militaire française.



A.Amri
3 décembre 2013




Notes:

1- Il faut remercier ici notre ami Dr Ahmed Manaï à qui je dois un tas d'informations guidant cet article. Il y a un an, sur mon compte Facebook je publiais la première mouture du présent article. Et cet ami a eu
l’amabilité de m'éclairer sur certains points, entre autres que feu Hached, contrairement à ce que j'avançais, a pris des mesures préventives avant son assassinat, qu'il n'habitait plus à Bir Tarraz dans la banlieue de Radès mais, au jour le jour, chez divers amis et que son propre frère feu Mahmoud Manaï était parmi les dernières personnes à avoir côtoyé le martyr.   Dr Ahmed Manaï a pu lui-même connaitre de près le martyr, à la faveur de sa parenté avec feu Abdallah Farhat son oncle. C'est à Farhat Hached que le petit Ahmed Manaï qui fréquentait le kuttab, école coranique, doit sa conversion à l'école publique. Ce même enfant, après les funérailles du martyr, a raccompagné la veuve Oum El-Khir Hached et ses enfants pour soutenir quelque temps, dans leur maison réintégrée à Radès, Noureddine et Naceur.

Dr Ahmed Manaï sur ce même blog:

  -
La liberté d’expression et la responsabilité de l’intellectuel musulman 
- Marzouki s'est tu au moment où il devait parler (par Dr Ahmed Manai)
  -Blog de l'Institut Tunisien des Relations Internationales

2- C'est ce que révèle un document fourni
à Noureddine Hached par  le président français François Hollande lors de sa visite en Tunisie, les 4 et 5 juillet 2013. Dans l'attente de la levée du secret sur ce dossier qui devrait marquer la commémoration du 61e anniversaire de l'assassinat de Hached, vraisemblablement la Main Rouge, longtemps présentée comme l'auteure de cet assassinat, ne serait qu'une couverture à un crime d’État. 

3- Ancien magistrat en Indochine compromis dans l'affaire Stavisky,
Camille Aymard a dirigé de nombreux journaux orduriers de l'extrême droite française et publié des livres mettant en garde contre le péril rouge. Dans la perception de ce fasciste et ardent défenseur du colonialisme, le combat du leader syndical tunisien ne pouvait s'inscrire que dans le prolongement de ce péril menaçant la France.    

4-
Abdelaziz Barrouhi et Ali Mahjoubi, « Justice pour Farhat Hached », Jeune Afrique, 21 mars 2010, p. 48.

5-
Dans l'histoire du Mouvement national tunisien, il y a une thèse -répandue surtout chez certains détracteurs du mouvement syndical- qui veut nous persuader du caractère autonome de la guérilla et l'absence de toute coordination avec les chefs du combat politique ou syndical. C'est ce que Lotfi Zitoun déclare dans un documentaire consacré à l'assassinat de Hached et produit par Al-Jazeera en 2011. Or dans ce même documentaire, Ahmed Ben Salah révèle des messages chiffrés qu'il recevait de Farhat Hached réclamant "du piment", ce qui signifie -selon les dires de Ben Salah- des actions armées de la part des fellagas.
Bourguiba lui-même, au lendemain de la signature par Robert Schuman (15 décembre 1951) d'un mémorandum affirmant « le caractère définitif du lien qui unit la France à la Tunisie », déclarait das un message en partie adressé aux fellagas que ledit mémorandum ouvrait « une ère de répression et de résistance, avec son cortège inévitable de deuils, de larmes et de rancune ».
6- Tahar Hmila, doyen des membres de la Constituante, est la plus récente illustration à ce propos.
"Farhat Hached, dit-il dans une interview accordée le 23 novembre 2011 à la radio Shems FM, avait l’habitude d’être accompagné sur son chemin vers le syndicat par Abdallah Farhat, sauf le jour de son assassinat. Pourquoi ? Était-ce une coïncidence?" Les insinuations de ces interrogations se passent de tout commentaire. Il n'y a pas de fumée sans feu, semble nous dire Tahar Hmila.

7- Le nom de Maxulla, tiré de l'expression latine Maxula per rates (Maxula par les bacs), était le nom d'origine libyco-berbère de Radès.

8- Il n'est pas exclu que l'un des objectifs de l'assassinat de Farhat Hached soit "la prévention du péril rouge" dans une future Tunisie indépendante. Le spectre qui hante la vieille taupe, selon l'expression du Manifeste rédigé par Engels et Marx, apparait lancinant dans les écrits de Camille Aymard cité plus haut. Par ailleurs, le témoignage sur Al-Jazeera d'Antoine Melero auteur du livre la Main Rouge, l'armée secrète de la République, corrobore cette thèse. Selon Melero, l'Etat français voulait conjurer l'accession par Hached à la présidence d'une Tunisie indépendante, laquelle accession entraînerai un régime socialiste. 

9- A l'époque postier de profession, Mahmoud Manaï décédé en octobre 1994, a eu l'ingrate mission, ce 5 décembre 1952, de faire le déplacement à Sousse pour annoncer la triste nouvelle à Mme Hached.


10- Le pays étant soumis depuis quelque temps à un couvre-feu, à quoi ajouter les émeutes en tout lieu déclenchées par l'assassinat de Farhat Hached, la famille Hached s'est vu intimer l'ordre d'enterrer sans cérémonie le martyr dans le jardin de la maison. En 1955, alors que la Tunisie a acquis l'autonomie interne, la dépouille a été exhumée et transférée au cimetière Al-Jallaz à Tunis. C'est au cours de ce transfert que le monde a pu mesurer l'attachement des Tunisiens au disparu. De Sfax à Tunis le long de la Nationale 1, on a vu le peuple apothéosant son martyr. Puis au cimetière des funérailles nationales comparables à celles de Chokri Belaïd, le Hached de la révolution tunisienne.