mardi 9 octobre 2012

Balkis Al-Moulhem, 35 ans, saoudienne, enseignait et écrivait

Un an après la publication de cet article fondé sur une information diffusée sur plusieurs pages web d'expression arabe, l'auteur de ce blog découvre que l'assassinat de Balkis Melhem a été démenti par l'écrivaine saoudienne elle-même. Autant l'auteur se réjouit d'apprendre le démenti, autant il regrette d'avoir relayé une intox. Merci aux amis du site http://www.debunkersdehoax.org/ d'avoir rétabli la vérité à ce propos.


Quand ses mots parvenaient à semer les cerbères de la censure en Arabie (1), c'était comme des gerbes d'étincelles lacérant le ciel, des foyers de feu transperçant au fur et à mesure de leur propagation la nuit wahabo-saoudienne. Sans le bâillon et les murs bétonnés de la censure, ç'aurait été un feu de Bengale irradiant jusque sur les zones les plus reculées d'Arabie. Poétesse, romancière et nouvelliste plus connue au delà des frontières qu'à l'intérieur de son pays, Balkis était un peu à l'image de sa compatriote Samar Al-Mokran, une plume féminine d'exception dans la société la plus phallocrate et rétrograde au monde. Ces deux femmes n'auraient écrit que pour tenter d'exorciser les ténèbres et leurs démons dans leur pays, criant d'une seule voix à la face aveugle de la nuit et mettant à nu ceux qui entretiennent et soutiennent contre lumière et raison la compacité de telle nuit. Réfractaire au dogme irrationnel, Balkis Al-Moulhem vouait une haine (que ses détracteurs qualifient de laïque) à l'obscurantisme wahabiste qui défigure l'homme, rogne les ailes de son esprit et,  haïssant par instinct la beauté sous toutes ses formes, étouffe en lui la moindre vibration artistique, toute capacité créatrice. Féministe ardue mais aussi plume et conscience engagées du côté des damnés de la terre en péninsule arabe, Balkis aurait pu nous interpeller longtemps encore par la justesse de sa verve, nous émerveiller autant par son inépuisable voix de Shéhérazade ressuscitant pour notre incurable mal de monstres phallocrates les indéniables vertus curatives des Mille et une nuits.

Mais ce serait compter sans l’œil et les crocs irascibles des cerbères de la nuit, ce serait compter sans la haine mortelle que lui vouaient les chameaux de l'obscurantisme wahabo-saoudien.

Il y a longtemps que Balkis Al-Moulhem était vouée au bûcher. Et elle le savait. Depuis qu'elle a commis le blasphème innomé d'être femme et de ne pas se taire, elle savait que ceux qui font la loi dans son pays et, depuis quelque temps, dans l'ensemble des pays arabes, ne lui pardonneraient pas ce qu'ils appellent "blasphème", "hérésie", "dévergondage". Son dernier péché capital qui s'appelle "incitation à la tolérance" semble avoir été la goutte qui a fait déborder le verre. Balkis a osé écrire, n'en déplaise à Allah, que les chiites valent bien les sunnites, que les chrétiens ne sont pas des êtres impurs, que la sensibilité à l'art n'a rien de satanique. Et comble du délire impie, elle a soutenu que fêter un anniversaire ne provoque pas le courroux d'Allah!

Une telle "mécréante" méritait à bon droit le bûcher.
Et on l'y a jetée, la mécréante! Personne ne sait encore comment, néanmoins, il semble que Balkis Al-Moulhem a été immolée d'abord par son mari qui l'a répudiée alors même qu'il a d'elle cinq enfants. Le mari a dû subir les retombées de "l'inconduite" de sa femme pour en arriver là. Et qui sait? peut-être qu'incapable d'assumer lui-même ses responsabilités, se serait-il  désisté de son devoir d'honneur en faveur de ses beaux-frères. Quoi qu'il en soit, Balkis replacée sous la tutelle de ses parents, au lieu d'être soutenue dans sa rude épreuve, c'est le coup de grâce qu'on lui donnerait bientôt. Selon les premiers éléments filtrés de l'enquête, ce sont ses propres frères, deux ultra-salafistes, qui l'ont tuée, convaincus que leur sœur a commis l'irréparable et méritant en conséquence un tel châtiment. Après l'avoir tuée, les deux frères ont réussi à obtenir un certificat  médical attestant d'un décès naturel. Leur forfait aurait pu rester dissimulé, mais les soupçons de l'un des enfants de la victime, mettant en cause l'authenticité du certificat médical, ont donné à l'affaire une autre tournure. L'ouverture d'une enquête a permis d'établir le faux et usage de faux et les accusés ont été écroués en conséquence.

Gageons que, condamnés ou blanchis par la justice saoudienne, aux yeux de leurs pairs et frères salafistes ces deux hommes ne risquent pas d'être traités de monstrueux fratricides. Ils n'auraient fait qu'accomplir le devoir louable qui est le leur.

Balkis en Arabie, Mériem en Tunisie(2), deux sœurs crucifiées sur l'autel de l'obscurantisme, deux soeurs dont le martyre nous interpelle de vive voix.

Ci-dessous un extrait du dernier article écrit par Balkis Al-moulhem, censuré par la presse saoudienne.

"Mes écrits sont censurés en Arabie.
A l'école, on nous a appris que celui qui ne fait pas la prière en congrégation dans la mosquée est un hypocrite. Mon père était l'un de ces "hypocrites".
Que les fumeurs sont des coquins. Mon frère Mohamed en était un.
Que celui qui laisse traîner son habit se fait tailler un morceau de l'enfer. Mon frère Tarek était voué par excellence à l'enfer.
Que le beau visage de ma mère est une tentation. Mais personne ne ressemble à ma mère.
Que ma soeur Mériem qui se délecte à la voix de Abdelhalim se fera assurément verser du feu liquifié dans les oreilles! j'oubliais de dire que cette sœur aime -au sens littéral- Abdelhalim. Serait-t-elle jetée dans la même fournaise que le chanteur? Je pense que leur sentence ira bien dans ce sens-là.
Que mon université mixte est un repaire de prostitution. Nonobstant le plus noble métier qu'elle m'a enseigné, la médecine.

Que moi qui ne pipe mot pour la promotion de la vertu et la prévention du vice je suis tout aussi coupable que le vicieux et vouée au même châtiment que le pécheur!
Que mon amie Salwa qui m'a invitée à la fête de son anniversaire est de l'engeance du diable.
Que notre femme de ménage, chrétienne, est impure.
Que ma collègue chiite est plus maligne que les juifs.
Que mon oncle maternel cultivé est un laïque. 
Et mon oncle paternel mordu de films égyptiens un cocu! ..."

Balkis Al-Moulhem - Traduction A. Amri

1-  Balkis Al-Moulhem a publié un roman (Incendie des Royaumes désirés), un recueil de nouvelles (La veuve de Zeriab) et de nombreux poèmes et articles littéraires dans des revues libanaises et sur des pages électroniques.

2- Portant plainte contre deux agents de police qui l'avaient violée dans la nuit du 3 au 4 septembre 2012,  Meriem se retrouvera accusée le lendemain d’attentat à la pudeur.



A. Amri
09.10.12