vendredi 13 décembre 2013

Amina Bettaieb: portraitiste de la révolution

C'est à la révolution tunisienne qu'Amina Bettaieb doit sa naissance en tant que pinceau. Si étrange que cela puisse paraître, cette professeure de français, aujourd'hui conseillère d'orientation, n'a jamais touché auparavant à un pinceau, si ce n'est dans ses tendres années de collégienne.
Chez elle, l'amour de la peinture aurait surgi de cet instant saillant, à la fois épique et douloureux, qui a marqué le cours de notre histoire récente. Comme si la chute de la vieille dictature et les espoirs suscités par la nouvelle ère, levier émancipant toutes les formes d'expression, ont fait éclater dedans cette femme un talent jusque-là enfoui, insoupçonnable. Car sans préavis aucun, du jour au lendemain, l'enseignante a décidé d'apprendre la peinture. Pour l'essentiel en autodidacte, lisant et relisant des ouvrages consacrés à l'histoire de cet art, à ses mouvements, ses styles, ses genres, ses thèmes...
La médiathèque Charles de Gaulle dont elle est assidue depuis 2010 lui a servi d'une véritable académie dans ce parcours d'autodidacte. C'est sa principale école de Beaux-Arts en quelque sorte. Car c'est surtout dans les locaux et les portails électroniques de cette bibliothèque gérée par le service culturel de l’ambassade de France à Tunis qu'Amina Bettaieb s'est ressourcée pour devenir peintre.
Pour le côté pratique, les techniques de la peinture à l'huile surtout, Amina Bettaieb a bénéficié de l'assistance d'un étudiant à l’École des Beaux-Arts qui lui a donné quelques cours à domicile. Mais le professeur qui voulait initier son élève à des techniques que l'apprenante est censée ignorer s'est vite aperçu qu'il se faisait enseigner bien plus qu'il n'enseignait lui-même. "Madame, disait-il souvent à son élève, de nous deux qui serait à bon droit le prof?"

Pour ses débuts, Amina Bettaieb s'est essayée d'abord dans la peinture à l'huile. En reproduisant quelques œuvres de Claude Monet dont deux Nymphéas. Elle a reproduit aussi des tableaux d'Alexandre Roubtzoff, l'orientaliste russe amoureux de la Tunisie. De même qu'une œuvre de la peintre tunisienne Wassila Bourghida.

Dans le domaine artistique, le peintre, en cela semblable au chanteur, au musicien, à l'acteur, se fraye sa voie en imitant d'abord des modèles. La reproduction n'est pas un art mineur. Loin de là. Outre qu'elle est à la base de toute initiation artistique, pour le peintre elle permet d'apprivoiser ce que les initiés appellent espace et rythme picturaux. Chaque reproduction dote l'artiste d'un miroir à travers lequel il s'auto-évalue, juge et jauge son talent. Pour mesurer tantôt ce qu'il a déjà acquis et tantôt ce qu'il doit encore peaufiner afin de postuler à une place dans la cour des grands.

Mais Amina Bettaieb ne s'est pas contentée de reproduire les œuvres de ceux dont elle s'est servie comme phares pour se révéler surtout à elle-même. Avant de s'investir dans le portrait et l'aquarelle, elle a dédié les primeurs de ses œuvres à l'huile à la révolution qui a fait éclore son talent.  C'est du creuset de cette révolution dans ses hauts et ses bas que sont sorties des œuvres comme Je danse, donc je suis. Un cogito dédié au mouvement de protestation anti-islamiste, la dissi-dance des jeunes tunisiens soulevés contre les apôtres de l'obscurantisme religieux.


Puis vint ce que l'artiste appelle le coup de foudre pour l'aquarelle. Un peu à la faveur d'une allergie à l'odeur de l'essence de térébenthine. Amina Bettaieb découvre alors ce "medium magique qui dépasse parfois l'intention de l'artiste! L'eau circule sur le papier, dit-elle,  puis le résultat est surprenant!"



La plupart des portraits à l'aquarelle produits en conséquence sont issus de cette magie faisant d'Amina Bettaieb une portraitiste de la révolution. Khaoula Rachidi pour l'honneur du drapeau national, Aljia Jedidi héroïne du Bassin minier, Indignez-vous! ou encore  les portraits dédiés aux martyrs des assassinats politiques: Chokri Belaid, Mohamed Brahmi, Socrate Cherni plaident à bon droit pour l'attribution de tel titre à ce pinceau féminin dont les débuts sont plus que prometteurs.



Le mot de la fin, nous voudrions le consacrer à l’autoportrait ci-dessous.
De prime abord, on serait tenté d'y lire une expression d'introversion, voire une forme de narcissisme artistique. Quand bien même Mme Bettaieb n'est pas la première peintre à se reproduire elle-même sur un tableau. Mais dès que le regard intercepte cet objet que la femme tient entre les mains, pour autant qu'il puisse déchiffrer le titre

et rechercher sur internet les informations associées à ce livre, c'est toute une histoire de combat familial qui émerge alors pour corriger le décryptage hâtif du premier balayage visuel.

C'est l'histoire du Dr Abdelkarim Bettaieb, mari de la peintre, dans son combat contre l'arbitraire politique et l'injustice. Par conséquent,
Il y a l’autoportrait admirable en soi. Et le non moins admirable combat que ce livre entre les mains de Amina Bettaieb nous invite à découvrir: « Mémoires- Le médecin et le despote » écrit par son mari.


A.Amri
13.12.13



Au même sujet:


Femme au bout du tunnel, par Amina Bettaieb

3 commentaires:

geranium a dit…

Une oeuvre d’art n’expose pas une vérité préétablie; elle incarne une vérité vécue.
Citations de André Maurois

Ahmed Amri a dit…

Absolument Geranium.

Anonyme a dit…

Courage Sghaïer, on t’aime! Ci-dessous, la traduction de l’un de tes poèmes qui, de ton combat, est l’emblème

http://blogs.mediapart.fr/blog/salah-horchani/180715/courage-sghaier-t-aime-ci-dessous-la-traduction-de-l-un-de-tes-poemes-qui-de-ton-combat-est-l-em

Quand les médias crachent sur Aaron Bushnell (Par Olivier Mukuna)

Visant à médiatiser son refus d'être « complice d'un génocide » et son soutien à une « Palestine libre », l'immolation d'Aar...