samedi 7 mai 2016

A Kenza Isnasni

« Nous échapperons à la mort un peu comme par miracle. Nous chercherons nos parents mais en vain. Et deux temps après, nous apprendrons qu'ils ont perdu la vie en faisant tranquillement leur prière de l'aube. Tout est devenu si noir.  Je n'arrivais pas à réaliser ce qui venait de se produire. Imaginer une vie  sans mes parents, ce n'était pas possible. Je n'arrivais pas à croire que nous venions de perdre, mes frères et moi, ce que nous avions de plus cher à nos yeux et de plus précieux au monde. J'avais l'impression que la terre s'est arrêtée de tourner, que tout s'est écroulé autour de moi...» Kenza Isnasni, le 7 mai 2003.


C'était aux toutes premières lueurs de l'aube. A quatre heures précises du matin. Un peu comme l'horaire rituel des exécutions.

Ce matin-là, Kenza Isnasni, tu dormais encore, ainsi que tes trois petits frères, tous des cadets. Votre aîné, le quatrième, était absent.

Vous étiez loin d'imaginer quel cauchemar vous réservait le réveil. Loin de soupçonner dans la paisible pénombre l'implacable hache de l'heure fatidique. Les scénarios macabres, les bourreaux et leur rigueur conventionnelle, les exécutions à l'aube, jusque-là n'étaient pour vous que des mises en scène qu'on voit au cinéma et à la télé. Des fictions dont l'horreur, le piquant et les rebondissements vous amusaient, quand ils agrémentaient de temps à autre vos soirées de famille.

Comme pour ceux qu'on vient chercher à l'heure fatidique. Au couloir de la mort. Le temps conventionnel qu'observent, ponctuels, les maitres des hautes œuvres.

Tu devais être ailleurs dans ces lueurs éhontées de l'aube. Rêvant peut-être. Évoluant à pas feutrés dans un décor de féérie. Douceurs et bleus de songe. Peut-être traversant dans la nonchalance d'un voyageur enchanté des contrées  lointaines, au delà des mers. Aux bras de ton papa tantôt, tantôt à ceux de ta maman. Dans l’éden d'un âge candide, éblouie, mais insouciante. Tandis que les bras prévenants se relayaient pour t'assurer une traversée douillette. Peut-être ne rêvais-tu que du temps qu'il ferait en ce mardi 7 mai. Entrevoyant une belle journée ensoleillée qui donne au ciel belge plus d'éclat et de gaieté. Un temps qui rappelle ce beau pays hantant ta mémoire. Et davantage celle de tes parents. Un pays chaud. Et toujours aux carrefours des chemins vers lesquels convergent les rayons de l'univers affectif. La terre des ancêtres. Le nid qu'on avait quitté pour partir vers l'eldorado rêvé. Sans jamais l'oublier. Pays où terre et ciel embaument constamment d'un parfum de menthe et de thym sauvage.
Kenza Isnasni en Palestine

Un mardi pas maussade, plutôt radieux. Une journée de beau temps dans la région bruxelloise. Pour une jeune fille de ton âge, n'ayant que dix-neuf ans, cela aurait été assez féérique et presque le comble de tes souhaits. Tu devais respirer la promesse d'un tel bonheur. Et comme un petit enfant douillettement abandonné aux douces caresses de son univers onirique, tu devais sourire aux anges.
Jusque-là tu étais loin, Kenza Isnasni, très loin encore de l'âge adulte.

Tant que tu avais les paupières closes, l'heure était toujours indue pour faire tes premiers pas dans le nouvel âge. Ton véritable âge ingrat, peut-on dire. Ce qui se tramait si près de toi, l'horreur allant confisquer, dans les prochaines minutes et sans préavis, un bonheur immaculé âgé de dix-neuf ans.

Kenza, j'ai beau chercher, beau m'interroger sur ce qui peut détraquer le cerveau d'un homme pour le conduire là où Hendrik Vyt était arrivé. Je n'arrive pas à percer ce mystère. J'ai beau chercher, beau m'interroger, je ne comprends pas qu'on puisse haïr à tel point, à tel point s'aliéner pour perdre le moindre repère de son appartenance à l'humanité. Et commettre ce que l'animal même est incapable de faire. Car l'animal ne tue pas son congénère. Ni ne tue au reste, si ce n'est dans le strict respect de la nature, de l'instinct de survie qui l'y contraint.

J'ai beau chercher, beau m'interroger sur ce qui motive cette folie meurtrière, je suis incapable d'en rationaliser le moindre fondement. 




Kenza Isnasni sur la scène de la tragédie, deux ans après


Ce 7 mai planté dans ta chair et ta mémoire comme une écharde, l'un de vos voisins a promené son chien comme il le faisait chaque matin. Après son tour de ronde, comme il n'avait pas ses clés, il a fracassé à coups de pied la porte de l'immeuble. Puis, armé d'une carabine, celle de votre appartement. Il s'est introduit dans la première chambre ouverte. Ton papa et ta maman y étaient, absorbés dans la prière de l'aube. Un premier coup de feu a retenti.

C'est alors que tu as sursauté dans ton lit, Kenza. Les yeux grand ouverts. Et le cœur serré. Pendant qu'un cri, celui de ta mère, s'éteignait, à peine commencé, sous les coups de feu qui se succédaient. Et que d'autres cris, ceux de tes frères, relayaient le cri éteint. Ce qui a pu te sembler pour une fraction de seconde comme un rêve a immédiatement pris les proportions d'un cauchemar. Tu ne te trompais pas, Kenza. C'était bien un cauchemar abominable. Le plus sinistre qui soit. Et qui ne faisait que commencer.

Trois ou quatre coups de feu ont suivi. Le temps de bondir vers la chambre de tes parents pour comprendre, ceux-ci gisaient déjà côte à côte dans une mare de sang. Le tueur se tournait vers toi. Tu as eu juste le temps de voir ses yeux. Avec la haine qui y flambait, atroce et insatiable. Et pendant que tes frères et toi hurliez en tentant de fuir dans tous les sens, la haine mettait le feu à la maison et n'arrêtait pas de vous tirer comme des lapins. Tes frères Yassine et Walid, grièvement blessés, ont échappé par miracle aux balles de grâce. Sans ta maman qui a fait de son corps un bouclier pour les protéger, le carnage ne les aurait pas épargnés.

Cela s'est passé le 7 mai 2002, Kenza.

Parce que la haine est aveugle, que le racisme y baigne sa rétine chaque jour, que l'horizon de cette rétine est monochrome, l'homme et voisin de palier, petite sœur, s'est transformé en tueur, bête immonde, vous ravissant, à tes frangins et à toi, les chers êtres à qui vous devez le jour.



A la mémoire des miens



Ahmed Amri
07.05.2016


Liens externes:

Kenza Isnasni: «Le 7 mai 2002, mes parents ont été tués par un individu nourri par le discours de la haine»

samedi 30 avril 2016

Un brin de muguet pour toi

Lys de mai, lys des vallées, clochette des bois, convallaria majalis, muguet, zinbaq el-wadi en arabe [زنبق الوادي = lys des vallées]: quel que soit son nom, dans les cultures de nombreux peuples dont ceux de la Méditerranée, cette liliacée est fétichisée. Emblème de régénération, on lui attribue des pouvoirs propices à la chance, au bonheur et à l'amour.

Le muguet embaume et distribue des saluts
Quand tu souris, j'en cueille brins et clochettes
et de ton éclat le soleil a la berlue
1

Gibran Khalil Gibran





Aux sources du nom

Selon le mythe grec
, le muguet a été créé par Apollon, dieu du djebel Parnasse. Et d'après une version à laquelle un mythomane non grec a ajouté du sien, voici la genèse du muguet.

Prévenant pour les neufs grâces, muses protectrices des arts, qui n'avaient sandales, babouches ni brodequins, Apollon leur coryphée emboucha par un jour de garbin, et à l'heure du kief, un cor de mer, gros comme un oliphant. Et de bout en bout bourré de μόσχος [muskos]. Le cor pointé vers Ouranos, fier comme une pipe indienne, Apollon souffla dedans par trois fois. Le cri d'un éléphant en rut n'aurait pas autant zébré d'émoi l'éther qui, quelque part étendu au frais entre Gaïa et Ouranos, piquait son clebard2. Il en sursauta et maudit le bougre de dieu qui sonnait son cor à une heure indue. Zeus lui-même, qui prenait l'apéro avec Léto chez les Lotophages, en fit la moue. Et le legmi dans son broc, tantôt suc d'ambroisie, en moins de rien devint guinguet, plus aigre que la pisse du chameau !

«
Que chaque pouce foulé du pied doux, ronfla Apollon en agitant sous les basques de l'empyrée sa chibouque de Grand Sachem, et tous les sentiers où s'égarent mes exquises muses, excepté le désert d'Arabie, soient de muguet tapissés !» 

Et le muguet fut.

Des cristaux musqués
jaillis du cor telle une giboulée de grêle séminale, et kifkif l'essaim de confettis retombant du ciel pour noyer de fleurs blanches le djebel Parnasse, naquit la belle liliacée qui porte, hellénisé et corrompu, le nom dérivé de l'arabe «مسك misk, musc»3.


Morale: chaque fois que les Grecs nous débitent un mythe4, c'est un peu comme la teinture au triste renom des Hézami !5 Il y a dessous un maquignonnage certain, une manigance comparable à la teinture des ânes !


 Muguette-moi m'amour !
 
Au moyen âge, en pays d'Oc surtout, il était de bon ton de mugueter au mois de mai. Le «libre courtisement»6 avait une lune, tout comme, de nos jours, le miel des jeunes mariés. Et les jeunes filles, avec le consentement parental et les recommandations de «ne pas monter des chevaux fougueux», en profitaient pour faire des queues aux zéros. En arbi, remplir leurs tirelires. Et les plus coquettes leurs khazines

En fait, chaque jeune fille nubile se choisissait un fiancé, et huppé de préférence, pour la lune des muguets. Un fiancé pour la mugueter, cela va de soi. Et la règle veut que
la fiancée d'une lune, contre chaque baiser échangé,  reçoive de l'heureux friponné une pièce sonnante et trébuchante. Manne médiévale qui permettait aux jeunes filles d'enrichir leur dot.

Y a-t-il un rapport entre le
«cor gicleur de musc» et cette curieuse chaleur de mai frappant le pays d'Oc ? Je serais tenté de dire oui7

Maman en veut aussi

Oui, car avec le temps, le sang chaud de ce mai généreux et éphémère, initialement circonscrit, a gagné d'autres veines. Et des veinardes autres qui, pas satisfaites qu'on les laissât transir loin de mai et son muguet, voulaient elles aussi qu'on les muguetât, et bien mieux que les pucelles si possible !
8 Ainsi le
«libre courtisement» a-t-il évolué pour permettre aux femmes mariées de recevoir, avec la bénédiction des «tendres époux», et tout au long du mois de mai, les hommages de leurs amants!9

Bals du muguet

A l'âge du
«libre courtisement» (qui n'est pas révolu mais a pris d'autres formes), succéda, en France et dans le reste de l'Europe, un autre âge pas moins gai: celui des «bals du muguet».
Organisé le soir de chaque 1er mai, le
«bal du muguet» était réservé aux jeunes, et leurs parents n'avaient pas le droit de les accompagner. Le blanc, symbole de la pureté, était porté par toutes les filles. Les garçons, quant à eux, avaient un brin de muguet piqué à leur boutonnière10. 
 
Fête du travail et brin de muguet

 
"Pour la mentalité moderne, cette fête [du 1er mai] conserve en partie le mythe de la régénération et de l'amélioration du bien-être collectif, mythe commun à toutes les sociétés traditionalistes."
11


Le 1er mai 1886, une grève en faveur de la journée de travail à 8 heures est observée à Chicago
et donne lieu à une grande manifestation ouvrière, deux jours plus tard, qui est durement réprimée par la police. C'est à partir de cette épreuve de force devenue emblème de la répression étatique pour les anarchistes que le 1er mai est né. En 1889, la 2e Internationale Socialiste, réunie en France  pour célébrer le centenaire de la révolution, décide de faire du 1er mai jour d'action ouvrière internationale.12


Toujours à Paris, en 1890 le 1er mai ouvrier français est marqué par le port d'un triangle rouge à la boutonnière. Quelques ans plus tard, le triangle est remplacé par la fleur d'églantine. Puis à partir de 1907 celle-ci est remplacée par le brin de muguet.13
 
.


William Garcin, violon & Pascal Perrier, piano



Ahmed Amri
30.04.2016




 



=== Notes ===

1- Traduit par moi-même:
عبــقـت زنبقة الوادي     وقد أهدت سلاما
فأضــاء الطـيـب     إذ حملته منك ابتساما

Source: adab.com


2- Piquer une romance, piquer un chien, piquer son chien, piquer sa plaque: dormir (argot).
Voir: - Dictionnaire Argot-Français & Français-Argot, Par Georges Delesalle, Paris, 1896, p.218
- Dictionnaire de la langue verte par Alfred Delvau, Paris, 1867, p.375





3-
Muguet, mugueter, muguetterie, mugot, musqué, mugade, mugate, muscat, muguette, muscade, muscadelle, muscadette (pâtisserie), muscadier, muscadin, muscardin, muscardine, muscari, muscarine, muscat, muscone et Muscadet (nom de vin) -et j'en oublie sûrement d'autres, dérivent tous de la racine arabe trilitère «m s k  م س ك».  Et c'est grâce à la puissance de tir dans le souffle d'Apollon que ces mots ont acquis droit de cité dans le fond gréco-latin !

4- Rose, satyre, sarriette, anémone, crocus (curcuma), safran), nénuphar, pour ne citer que ces noms de plantes, ont été tous affublés de mythes grecs.


5- Les Hézami (en arabe الحَزِمْ) qui composent l'une des souches-mères de la population gabésienne étaient réputés autrefois par le vol des ânes. Sitôt dérobé, l'âne changeait de robe. De noir il pouvait devenir alezan, ou vice versa, grâce à l'art achevé des Maîtres teinturiers ! Et ainsi tripoté, il se revendait sans problème au souk, le lendemain. Il n'était pas rare que l'acquéreur d'une bourrique fraichement maquignonnée rachetât la même perdue par lui la veille.

6- Le roman de
Jeanne Bourin adapté en feuilleton télévisuel en 1983, mérite un détour pour l'éclairage de cette expression:  La Chambre des dames, La Table Ronde, 1979.


7-  Il ne sera pas indécent de rappeler ici d'où vient au juste le musc: d'une glande à l'abdomen du chevrotain, ou cerf porte-musc mâle,  qui se développe au moment du rut.
Pour en savoir plus, voir:

Œuvres complètes de Buffon, volume 9, Bruxelles, 1830, p.205/206

8- En 1655, parait à Lyon un ouvrage de morale et de piété traitées en vers burlesques, et le thème y trouve sa place à travers un octosyllabe dont l'extrait ci-dessous:

Toujours dans la muguetterie,
Piaffer, et rire, et sauter,
Se divertir, se contenter;
Être toujours mieux ajustée,
Pour être la mieux muguetée,
User de poudre de senteurs,
Se faire des Adorateurs;
Se regarder dans une glace,
Au carrosse avoir toujours place
Pour s'en aller au promenoir
A des galants se faire voir,
Toujours belle et toujours riante,
Toujours leste, et toujours fringante,
C'est à quoi vous avez pensé,
Pendant le temps qui s'est passé...


Le Faut-mourir, et les excuses inutiles qu'on apporte à cette nécessité, Lyon, 1707, p. 18, par Jacques Jacques.L'auteur, selon une réédition préfacée par Claudine Nédélec,  est un apothicaire devenu chanoine, natif et résident d'Embrun

9- Voir René Nelli, qui a beaucoup travaillé sur le thème de l'amour courtois dans le cadre de l’Occitanie médiévale, et évoqué le libre courtisement dans son livre Le Languedoc et le Comté de Foix, le Roussillon, Gallimard, 1958

10- Le Muguet de la chance au premier mai sur marieetsonmonde.canalblog.com


11- Traité d'histoire des religions, Mircea Eliade, Payot, 1996, p.264, cité in Les Runes: écriture sacrée en Terre du Milieu, Par Julie Conton, Mémoires du Monde, 2012, p. 365

12- L’Intégrale - L'histoire du 1er mai sur Europe1.



13- Ibid.





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De deux mots il faut choisir le moindre       

Au clair du grand jour, mon amie Hélène

في كلام منسوب للدكتورة نوال السعداوي







lundi 18 avril 2016

Ahmed Laghmani: l'inaltérable coeur sur une lèvre

Il a connu la gloire, les honneurs, les hautes fonctions, la récompense du mérite. Puis le vent a tourné. 

Ahmed Laghmani
Durant 24 ans, pour avoir été l'indéfectible ami de Bourguiba, il a éprouvé ce que les ci-devant en France avaient subi au lendemain de la Révolution de 1789. Il avait un café à Tunis, on lui en a confisqué la patente. Ne pouvant le rouvrir, il fut contraint de le vendre. A moitié prix1. Il avait un manuscrit2 en attente de permis de publication, on lui a refusé le permis. Et ses écrits, sa poésie, son nom, autrefois incontournables dans les pages culturelles des quotidiens, et dans les revues littéraires, sont devenus du jour au lendemain tabous, blasphèmes. 

Il était manifeste que le dictateur voulait sa mort. A défaut de le voir, délié de ses vieilles attaches, repenti de son bourguibisme inconditionnel, en commerce avec lui. Car derrière cette hargne, outre la fin de non recevoir opposée à Carthage qui, à travers son ministre de la culture, téléphonait, invitait, sollicitait les faveurs du poète3, un pamphlet, et marquant le début des années de braise4, contre Zin al-Arab5. Zin al-Arab qui voulait faire du Zarati6 le chantre du 7 Novembre, et «l’ingrat Zarati» crachait sur la main providentielle. Un autre à sa place, au premier clin d’œil gracieux de Ben Ali, aurait fait exploser de youyous sa gorge. Avant d'accourir baiser, avec la plus extrême dévotion, la main et les bottes de la grâce. Lui, il a tout simplement dit non. Sans même juger nécessaire de dire cela avec courtoisie. Et comble du kufr, il osait attaquer par une satire mordante Zin al-Arab! Carthage n'a rien ménagé pour lui faire regretter un tel affront. Mais c'était méconnaître la trempe du poète. Et l'indéfectible lien qui l'attachait à Bourguiba et le faisait mépriser si fort Ben Ali. Bourguiba l'ami, le frère ainé, le « ci-devant n°1» qui fut un monument, enfermé dans sa villa-prison de Monastir, injurié par l'un de ses anciens laquais, et avec la bénédiction de tant et tant de félons. 

Mokhtar Laghmani
Le poète n'était ni de la race prostituable ni des plumes achetables. A ce propos, beaucoup de Tunisiens de la vieille génération se sont longtemps mépris sur son compte. Et quoique lui reconnaissant la force du vers classique, la verve étourdissante, l'esthétique irréprochable, ils lui en voulaient d'avoir été le tribun immodéré du bourguibisme. Même son neveu Mokhtar, pourtant sorti de l'école "Houat Al-Adab"7, ne l'a pas ménagé là-dessus8. Toutefois Mokhtar savait, en poète engagé d'abord, en professeur d'arabe9 autant qu'en littérateur averti, que « l'âme damnée» de son  « Étoile polaire »10 n'était pas un vulgaire thuriféraire du pouvoir. Il savait que son oncle était à Bourguiba, toutes proportions gardées, ce que furent H̩assan ibn T̠habit au Prophète, Al-Moutanabbi à Seif-addaoulat, Aimé Césaire à Senghor, Pablo Neruda à Allende. Entre autres. S'il avait chanté, en toute occasion, les luttes et les mérites du Combattant-Suprême, c'était non par arrivisme, non par khobzisme comme diraient les Tunisiens, mais il l'a fait en militant sincère et convaincu, en bourguibiste engagé. Et chaque vers, chaque syllabe, chaque lettre dédiée à son ami sortaient droit de son  cœur.  Un cœur sur une lèvre11, comme le dit si bien le titre de son premier recueil de poésie. Mokhtar, politiquement d'une tout autre couleur, savait cela. Et si la politique, l'idéologie, l'âge, les formes d'écriture, séparaient nettement leurs poésies respectives, le cadet n'a jamais désavoué le sang. L'oncle non plus, d'ailleurs, qui a pleuré son petit neveu parti à la fleur de l'âge, à travers un poème ayant pour titre «Atroce ! le crépuscule des croissants». 
  
le croissant s'est évanoui 
à peine émergé de la masse noire
pour annoncer la nouvelle lunaison
l'éphémère avait respiré
et ce fut un parfum étincelant
une lumière qui embaume
et un flambeau à l’horizon12

 
 Son amitié avec le premier président de la Tunisie indépendante fut la conséquence d'un coup de cœur bourguibien pour l'un de ses poèmes, entendu à la radio13. Apparemment, il s'agirait de l'un des premiers poèmes dédiés à sa terre natale Zarat14.  Grand mordu de poésie, Bourguiba a demandé aussitôt à voir l'auteur. Et dès la première rencontre, une amitié sans fin va unir les deux personnages, que les années-mêmes de l'infortune commune n'ont pu que fortifier. Dans sa villa-prison, le président déchu n'avait droit qu'à de rares visites. Même la correspondance avec ses proches et ses amis lui était interdite. Et le poète figurait en tête de la liste rouge. Bourguiba avait beau crier, beau écrire au procureur de Monastir, demandant à être sorti de sa geôle ou jugé, jugé pour donner quelque sens à l'absurde de sa condition, ses requêtes sont restées lettres mortes.

Le 6 avril 2000, la mort a daigné accorder au prisonnier de sa villa la délivrance. La télévision
nationale qui a consacré à la nouvelle un flash d'à peine deux minutes a poursuivi ses émissions ordinaires comme si de rien n'était. Et les Tunisiens, médusés, n'imaginaient pas encore ce que leur réservait le lendemain, jour d'enterrement. Alors que de nombreux chefs d’États étrangers étaient venus pour rendre un dernier hommage à Bourguiba, que des millions de citoyens s'étaient rivés de bon matin à leurs télés pour suivre les funérailles, la télévision, elle, jugea plus sensé d'honorer le mort en rappelant aux vivants les acquis du 7 Novembre. Poussant jusqu'au bout son cynisme, Ben Ali avait donné l'ordre de ne pas transmettre les obsèques de Bourguiba.

Le poète, alors âgé  de 88 ans, n'a pas pleuré depuis bien des années. Ce jour-là, à la faveur de cette dernière injure à Bourguiba il a retrouvé sa fraîcheur émotionnelle. Pleurant l'ami, le frère aîné, certes, mais bien plus de l'oppression qui ne pouvait plus se faire comprimer. Comment pouvait-on gratifier ainsi Si Lahbib
15: celui qui a tout donné à la Tunisie, les plus belles années de sa jeunesse, 25 ans entre prisons internes et externes, déportations et exils16, celui qui a sillonné l'Orient et l'Occident pour plaider la cause de son pays, celui qui a fini par obtenir gain de cause  et, devenu président, tablant sur l'enseignement comme atout majeur du développement, a fait de la Tunisie un pays moderne ? Comment priver dans son cercueil un tel homme de l'ultime honneur, certes, symbolique, mais inscrit comme devoir national dans les protocoles de tous les États ?Un tel coup lâche de Ben Ali, le poète en fut marqué pour la vie. Sans compter que les derniers vœux du défunt, l'oraison funèbre dont il a confié la charge depuis de longues années à son ami le poète, n'ont pas été exaucés.

Le 7 avril 2000, Ahmed Laghmani ne fut même pas autorisé à assister à l'enterrement de son ami. Ce qui ne l'a pas empêché de s'acquitter comme il se doit de la charge qui lui a été dévolue.

Seigneur tu fus, Seigneur tu resteras
le peuple a oublié ou feint l'oubli
à quoi bon les griefs ou les rappels
mais où sont les acclamations
en tout lieu retentissantes ?
où sont, tonitruants, les vivats ?
où sont "nous te sommes hosties
à toi notre sang et notre vie" ?
où sont les timbaliers et leurs timbales
les hautbois et leurs chalemies ?
17

E
n janvier 2014, les Tunisiens ont chassé Ben Ali. Quoique marqué par la maladie d'Alzheimer, quand il a appris cela, Ahmed Laghmani a eu les yeux illuminés d'un vif éclat. Pour la jeunesse qui a réalisé l'exploit, il a ressenti un immense bonheur18. Quant aux torts subis à titre personnel et familial, cela faisait un bon bout de temps que, la maladie aidant, il n'y pensait plus.

Le 19 avril 2015, après un long combat contre la maladie, Ahmed Laghmani s'est éteint à
l'âge de 92 ans. Dans la sérénité, au milieu de ses 5 enfants et sa femme, dans sa maison à Cité Annasr (Tunis). Il a été inhumé le lendemain dans sa terre natale, Zarat, à côté de son neveu Mokhtar Laghmani

Le cimetière où les deux poètes reposent est à mi-chemin entre la belle plage de la ville et sa non moins belle oasis. Écoutons ce que dit de cette belle amante son achoug

Oh, m'amie ! ma douce oasis ! quel picaro j'étais !
Je soupirais, étourdi, après des chimères
J'ai musé des années tissant mes illusions
Pour en faire une belle burda pas à ma taille
J'ai battu les chemins, scruté les horizons
Sollicitant un sein comme le tien qui m'abreuve
Mais nulle part, jamais, à l'étau de tes bras
Je n'ai trouvé d'égal et d'aussi chaud, jamais
Ni palmier qui émousse comme le tien la canicule
Ni eau de roche plus limpide que ta source
Ni d'autre bouclier contre l'adversité
Comme la fratrie nourrie à ton lait de palme
19


Né à Zarat (autrefois village mais ville aujourd'hui) le 31 mars
A.Laghmani dans sa jeunesse
1923, diplômé de l’École normale en 1946, après avoir été inspecteur d'enseignement primaire, il est nommé directeur de la radio tunisienne (RTT). Il a animé durant plusieurs années une émission destinée à soutenir les auteurs en herbe: Houat Al-Adab. Il a exercé plusieurs fonctions en parallèle: chargé de mission auprès de l'ALECSO, membre de l'Académie Bayt Al-Hikma (Maison de Sagesse), membre d'honneur de l'Association culturelle Fès-Saïss



Ahmed Amri
18.04.2016



=== Notes === 

1- في بيت الشاعر الكبير أحمد اللغماني - Achourouk du 11.03.2011

2- Ibid. Le manuscrit a pour titre عواصف الخريف Tempêtes d'automne.

3- Ibid.

4- Écrit en 1991, le poème يا نازح الدار [Ô toi le transmigré] a bénéficié d'une large diffusion sur les campus universitaires surtout, la censure qui frappait le poète ne permettant pas sa publication par les médias écrits. 

5- En arabe زين العرب , littéralement  "Beauté des Arabes", surnom donné par Yasser Arafat à Zine el-Abidine Ben Ali.

6- Gentilé des habitants de Zarat dont Laghmani est natif.

7- هواة الأدب , littéralement "Amateurs de littérature" était une émission de radio hebdomadaire dédiée aux auteurs en herbe, que Ahmed Laghmani a co-animée
tour à tour avec Mokhtar Hchicha, Adel Youssef et Abdelaziz Kacem.

8- Dans son poème Hafryaton fi jassedin arabi حفريات في جسد عربي (Fouilles dans un corps arabe), on devine à qui s'adresse au juste le jeune poète quand il écrit:
"كلماتك حمرا" قال
فما لـَوْنُ دمي؟
"Tes mots, dit-il, sont rouges !"
Mais quelle est la couleur de mon sang ?



9- De la vie qu'il a traversée vie en météorite, Mokhtar n'a pu donner à l’enseignent que deux mois, hélas.

10- Ya najmna attalîî يا نجمنا الطالع , littéralement Ô notre étoile ascendante, titre d'un poème dédié à Bourguiba, mis en musique par Chedhli Anouar et chanté par Naâma.

11- En arabe: قلب على شفة، تونس -الدار التونسية , 1966. STD, Tunis, 1966.

12- Le poème hommage a été publié dans Assabah du 20 janvier 1977.
 فظيع أفول الأهلّة
توارى الهلال ولم يتبرّج سوى بعض ليله
على مطلع شفقيّ البساط
تنفست اللمحات المطلّة...
فكانت عبيرا مشعّ
وكانت ضياء يضوع
وكانت على الأفق شعلة


Source: http://almoktar1963.blogspot.com; page


13- في بيت الشاعر الكبير أحمد اللغماني - Achourouk du 11.03.2011.

14- Le poème en question serait le classique (pour rappel, l'un des sens premiers de ce mot veut dire "s'enseigne en classe") figurant depuis les années 1960 dans nos manuels scolaires: Deux palmiers (جذعان). Il m'a été impossible de vérifier cette information que je tiens de l'un des neveux du poète. En tout cas, c'est soit cette merveille de facture qui a été traduite en 1999 par Jean Fontaine (Histoire de la littérature tunisienne [tome III, p.40/41], Cérès, 1999), soit sa sœur, de même veine:
«زاراتُ» إني قد أتيتُكِ ذاكرًا عهد الصبا , Zarat, je suis venu à toi, évoquant ma prime jeunesse, datant elle aussi de la même époque.

15- Si, en arabe سي , est l'abréviation de sayed سيد (monsieur, seigneur) qui a donné "Cid" en espagnol et en français (Le Cid de Corneille), séide aussi, quoique le sens français ait été "corrompu" par Voltaire, ici titre d'un recueil dédié à Habib Bourguiba.

16- Bourguiba a été emprisonné au pénitencier de Téboursouk,  puis au Fort Saint-Nicolas de Marseille, ensuite à la prison Montluc à Lyon, enfin au  Fort de Vancia  dans le département du Rhône. Il a été déporté également au Sud tunisien (3 ans à  Bordj le Bœuf), puis à Tabarka, à La Galite et à l’île de Groix.

17- Extrait reconstitué à partir du texte oralisé dans l'émission de télé اليوم الثامن  Al-Yawm atthamen [littéralement, Le 8e jour] sur Al-Hiwar Attounsi TV.

18- في بيت الشاعر الكبير أحمد اللغماني - Achourouk du 11.03.2011.
 
19- Le poème intégral dans ses versions arabe et traduite en fr., sur ce blog.



 


Sur ce blog, voir aussi:

L'étreinte de l'oasis de Ahmed Laghmani (traduction)
Les puiseuses d'eau de Ahmed Laghmani (traduction)

Okamoto - Mokhtar Loghmani (Traduction)



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