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mercredi 20 janvier 2021

Opportunité: l'étymologie populaire et la véritable origine du mot

 Le français opportunité, attesté pour la première fois en 1225, et ses apparentés: importun (1327), opportun (1355), inopportun (fin 14e), opportunisme (1876), importuner (1456), dérivent du latin « opportunus », attesté pour la première fois deux siècles av. J.C., au sens de « propre à », « qui convient à » [1]. 

D'où vient ce mot ?

« L'étymologie, écrit Charles Cogan; qui est toujours bonne informatrice à défaut d'être bonne conseillère, fait dériver opportunus, le mot latin qui a donné notre "opportun", du préfixe ob, qui signifie « vers », et de portus, le « port ». Opportunus se disait du vent le plus favorable pour les marins sur le chemin du retour, du vent qui les poussait vers le port. Le vent opportun ne faisait donc pas qu'être utile ou avantageux : il tombait bien. »[2].

Si nous sommes tout à fait d'accord pour admettre que l'adjectif  « opportun » qualifie bien le  « vent le plus favorable pour les marins », nous avons de bonnes raisons pour contester à la fois la suite de la définition et le radical  « port ». Opportunus a dû signifier d'abord, et nous expliquerons pourquoi, « vent (le plus) favorable pour la navigation », quelle que soit soit la direction sur quoi les marins mettent le cap. Et opportunus, à notre sens, n'a été rattaché à « portus » qu'une fois le sens initial du mot a été oublié.

Quant aux arguments que nous allons soumettre à l'attention du lecteur, ils sont au nombre de trois. Et nous allons commencer sans tarder par le premier, le mot qui aurait dû nous mettre la puce à l'oreille, il y a déjà longtemps, à travers son sens identique au français, à savoir l'arabe فُرْصَةٌ forçat' (opportunité, occasion), mais qui n'a pu nous persuader de sa pertinence qu'à travers la découverte récente de son homonyme voyellisé فَرْصَةٌ farsat, (variantes فِرْسَةٌ  firsat et فَرْسٌ firs), qui signifie vent marin.


فَرْصَةٌ farsat et var.: déf. Lisan 

 La définition de ce mot telle que nous fournit le Lisan dans ses 3 variantes orthographiques, est substantiellement traduite comme suit:
 
 « Al farsat est le vent d'al hadab. Le sin [س le "s" atone par opposition au ص sad, "s" tonique] est une variante dialectale. [...] Abou Obeyd dit que le vulgaire appelle ce vent al farsat [avec le "s" atone], alors que le mot courant chez les Arabes se prononce avec un sad ["s" tonique]. C'est le vent qui génère al hadab. »
ريحُ الحَدَبِ vent d'al hadab: déf. Al baheth - Lisan


« Al hadab aquatique, ce sont les vagues, ou les vagues déferlantes qui se chevauchent. Suivant Al Azhari, Al hadab aquatique est ce qui s'élève des vagues...»
 
Pour synthétiser ces deux fragments de la définition de farsat, nous disons que c'est un vent marin qui fait se chevaucher dans leur course les vagues [3].

A notre sens, le radical du mot latin correspond précisément à ce mot, nom de vent propice à la navigation, et non à portus comme s'accordent à le dire philologues et lexicographes. Les deux arguments restants devraient consolider cette thèse. Mais avant d'y venir, notons que farsat et portus, du point de vue son, sont quasiment analogiques malgré l'orthographe qui leur donne l'apparence de deux mots dissemblables. En prenant en considération le fait que le "f", le "p" et le "b" permutent souvent dans les mots empruntés à l'arabe [4], il devient aisé d'imaginer que farsat s'est latinisé par la mutation adoucissante du "f" (une spirante) en "p". A cette mutation s'est ajoutée une métathèse mettant le "t" à la place du "s", et celui-ci à la place du "t".

Le deuxième argument rend davantage plausible cette thèse. En fouillant dans l'historique de « opportunus », nous avons appris que le mot est attesté pour la première fois sous la plume d'un auteur carthaginois, en l'occurrence Terence Afer, et date de deux siècles av. J.C. Nous n'avons pas réussi à identifier l’œuvre exacte dans laquelle le mot a été attesté, mais comme cet auteur est mort en 190 av. J.C., c'est presque à 50 ans avant la chute de Carthage que devrait remonter le dernier de ses écrits. Nous savons combien, de Tertullien à Léon l'Africain, en passant par Constantin Afer, les auteurs de l'Ifriqia ont contribué à l'enrichissement lexical du latin. Et nous estimons que Terence Afer, au moment où Carthage était encore debout, ne peut pas être exclu de cet apport.

Troisième argument: en évoquant la Méditerranée[5] du moyen-âge, Ibn Khaldoun disait que cette mer était "devenue un lac arabe". Et il nous semble incontestable que cette même Méditerranée fut aussi, à une époque reculée, un lac phénicien. Dès le 10e siècle av. J.C., des colonies phéniciennes essaimaient sur tous les rivages, et fondaient, sans compter l'empire de Carthage en Afrique du Nord, des comptoirs à Chypre, Malte, Sicile, Sardaigne, Espagne, Portugal..., si bien que presque tout le pourtour du bassin méditerranéen garde à ce jour des marques de cette longue présence historique. Par conséquent, ne serait-il pas judicieux de leur attribuer à bon droit, en matière d'héritage culturel, bien plus que ce que l'histoire leur a déjà reconnu depuis Hérodote?

 

 

Ahmed Amri

20. 01. 2021

 

Notes:

1- http://www.dicolatin.com/FR/LAK/0/opportunus/index.htm

2- Talleyrand: l'opportunisme pour la France, in L'opportunisme: une approche pluridisciplinaire, Lavoisiers, 2011, p. 15 

3- Cette expression de ريح الحدب vent d'al hadab est l'une des rares traductions  que l'orientaliste Edward William Lane a ratées, en rendant الريح er-rih (vent) par "flatulence" et الحدبة al hadaba par "gibbosité" au sens de bosse dorsale. Il est vrai que l'arabe الريح er-rih (vent), comme dans son équivalent français "vent", désigne aussi le "gaz intestinal qui sort de l'anus"; de même que الحدبة  al hadaba signifie au sens propre "bosse", mais dans le contexte précis de cette définition, il faut lire l'un et l'autre mots au sens défini sur ce lien: " حدب الماء: موجه، وقيل هو تراكبه في جريه le hadab aquatique, ce sont les vagues, et c'est aussi le chevauchement de celles-ci dans leur course."

4- Quelques exemples: فنيد pénide، فستق ;pistache، فطر ;potiron، قفص: cabas    ... petit فتى ، 

5- مقدمة ابن خلدون، مركز ابن خلدون للدراسات الإنمائية ؛ 1998، ص. 158 

 

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